Une page d’histoire : une interview du Général James KABAREBE accordée à Kigali à la presse canadienne.
Soumis par JEUNESSE DU MONDE
Voici ci-contre cette interview qui est aussi postée au site internet du site du(Grands Reporters
Jeunesse du monde

James-Kabarebe

James-Kabarebe

Q – Général Kabarebe, vous êtes le chef d’état major interarmeés des FDR (NDLR : Forces de défense du Rwanda), anciennement connue sous le nom d’APR (Armée patriotique rwandaise). Comme je l’ai évoqué avant l’entrevue, votre nom est très connu, associé de près (en fait) aux événements qui sont survenus dans la région, mais vous êtes vous même très peu connu du public. Pourriez-vous nous parler de vous-même, de votre carrière militaire, de vos promotions dans les rangs de l’armée?

R-James Kabarebe – À propos de cette question d’être ou de ne pas être connu, je commencerai en disant qu’il n’y a pas grande chose à dire à propos de moi-même. Je n’ai rien fait de spécial et je ne suis en rien exceptionnel. Ce que j’ai fait, je l’ai fait comme participant dans un processus aux côtés d’innombrables autres joueurs qui en ont fait souvent plus que moi, alors il n’y a rien de spécial à dire sur moi. Mais, j’ai commencé (ma carrière militaire) dans la NRA, de 1985 jusqu’en 1990. En octobre (de cette année là) j’ai fait partie des soldats de l’APR qui ont traversé la frontière pour entamer la lutte. De 1990 jusqu’à aujourd’hui, j’ai servi dans les rangs de l’APR.

Q – Quel était votre grade en 1990 ?

J. K. – J’étais sous-lieutenant et ensuite j’ai été promu lieutenant colonel, au moment où nous avons pris le contrôle du pouvoir étatique ici (au Rwanda).

Q – Et vous étiez toujours lieutenant colonel au moment où le général Kagame lance l’offensive (dans l’Est du Congo), après avoir lancé son avertissement de reculer les camps (où se trouvaient les ex-FAr et Interahamwe) ?

J. K. – Oui, j’étais alors lieutenant colonel à la tête de troupes rwandaises pendant la campagne qui a abouti à la capture de la ville de Kinshasa. Ensuite, une fois à Kinshasa, j’ai été promu colonel alors que je servais comme chef d’état major intérimaire pour feu le président Laurent Kabila.

Q – Mon général, j’ai toujours été intrigué par cette opération audacieuse que vous avez conduite à la tête de troupes de l’APR sur Kinshasa en août 1998. Dans l’Obsac nous avons même comparé cette opération au raid canadien sur Dieppe en 1943. Quelles sont les raisons de votre échec à ce moment là. Certains affirment que ce fut l’intervention des zimbabwéens, des Angolais, ou même la résistance populaire dans les quartiers périphériques de Kinshasa qui vous ont empêché de prendre la ville.
Pouvez-vous nous dire les raisons de votre échec à prendre la ville de Kinshasa en août 1998 ?

J. K. – Je pense que notre échec à prendre Kinshasa en 1998 tient à deux raisons. Premièrement, nous n’avions pas anticipé que l’Angola, la Namibie, le Zimbabwe, le Tchad se joindraient à Kabila. Nous n’étions pas préparés à ça. Lorsque cela se produisit, nous avons abandonné notre plan initial et avons opté de nous battre dans l’Est. Si nous avions su qu’ils (ces pays) allaient participer à la guerre, nous aurions fait d’autres plans et peut-être que le résultat aurait été différent. Nous aurions peut-être réussi à prendre Kinshasa.

Q – Combien de troupes de l’APR aviez-vous à votre disposition; je sais que vous aviez aussi des auxiliaires en la personne des ex-FAZ de Kitona ?

J. K. – Les ex-FAZ démobili sés sur la base de Kitona n’étaient pas très nombreux et je ne dirais pas qu’ils ont été très efficaces. Mais nous avions deux bataillons rwandais sur place.

Q – Ces troupes qui sont venues de Goma et de Kigali en avion ?

J. K. – Oui, nous les avons transportées de Goma à Kitona et nous nous sommes battus jusqu’à Kinshasa, en fait jusqu’à l’aéroport de Kinshasa.

Q – Vous êtes donc parvenus jusqu’au périmètre de l’Aéroport ?

J. K. – Oui, nous sommes parvenus à nous approcher jusqu’aux pistes elles-mêmes. Jusqu’à ce que les Angolais arrivent de Kabinda et de l’Angola et que les Zimbabwéens commencent à débarquer à l’aéroport (par avions).

Q – Pour faire face à l’infanterie motorisée et des blindés légers, vous n’aviez à votre disposition que de l’infanterie légère, n’est-ce pas ?

J. K. – Oui, mais ce n’était pas un gros problème, parce que sur le front,nous avons fait face lors des opérations à des troupes équipées de manière similaire et ça n’a jamais été un problème. Nos forces ont toujours été légères, mais bien équipées pour faire face à de tels équipements. Ce n’était pas là le problème; le problème c’est que nous n’étions pas pr9parés pour nous battre sur deux fronts différents. Alors nous avons décidé d’abandonner le front Ouest pour nous concentrer sur le front Est.

Q – Parlons d’une autre bataille qui a changé le cours des choses (dans cette guerre). Pourriez-vous nous dire, en termes tactiques, pourquoi l’APR et alliés ont été défaits à Pweto avant d’y remporter une victoire majeure ?

J. K. – Sous (Mzee) Kabila les forces alliés n’ont jamais battu aucune de nos unités nulle part sur le territoire de la RDC, même pas à Pweto.
Ce qui est arrivé à Pweto est davantage une question qui relève de la politique que du militaire. Quand les troupes alliées se sont concentrées pour attaquer, pour attaquer Pepa en fait, nous avons retiré nos troupes jusqu’à Moba pour que l’on comprenne bien notre position (politique).
Car, ils (les alliés) ont déclenché leur attaque pendant le cessez-le-feu (alors en vigueur). Alors, nous voulions retirer
un avantage politique (de leur attaque). Lorsqu’il est devenu clair pour tout le monde que c’était Kabila et ses alliés qui avaient lancé l’attaque, nous avons lancé une contre-offensive couronnée de succès qui les a délogés de Pweto et forcé à battre en retraite dans le désordre, jusqu’en Zambie pour certaines de ces troupes.

Q – Oui, mais ces forces avaient à leur dispositions des chars et de l’artillerie lourde, comment avez-vous fait avec une force encore une fois constituée uniquement d’infanterie légère ?

J. K. – Oui, c’est comme ça que nous nous sommes battus depuis de nombreuses années. Il nous importe peu de faire face à des blindés et à de l’artillerie lourde, la chose la plus importante est de vaincre, et en fait au cours de cette bataille nous avons capturé la plus majeure partie de cet équipement. L’important était de les défaire.

Q – Vous avez pris l’équipement intact, ou a-t-il été détruit lors de la bataille ?

J. K. – Nous avons pris des chars et des transports de troupes blindés (APC), des pièces d’artillerie qui se trouvent maintenant ici (à Kigali). Nous avons également détruit un hélicoptère que nous ne pouvions rapporter ici … parce que nous n’avions pas de pilote.

Q – Vous parlez de l’hélicoptère de Joseph Kabila ?

J. K. – Oui, c’est l’hélicoptère qui devait évacuer Joseph Kabila, mais il n’était plus en état de le faire et il a du fuir en Zambie avec les autres.
Q=2 0- Y avait-il beaucoup de rebelles rwandais de l’Interahamwe et des ex-far parmi les troupes que vous avez affronté ?

J. K. – Il y avait trois brigades (de ces derniers) parmi les forces (ennemies). Ce qui fait 9.000 Interahamwe et ex-FAR, sous le commandement des majors Nyamuhimba, Mugaragu,Virkozira (?), Miranyi, Mutacumura et plusieurs autres officiers commandants, mais ceux que j’ai nommé
étaient les commandants Rwandais.

Q – Mais en termes tactiques, comment avez vous réussi la surprise, le contournement, quels ont été les grands traits de cette bataille?

J. K. (rires) Quel a été le modus operandi de cette
opération ? Je ne sais pas pourquoi vous avez choisi (la bataille de) Pweto. Il y a eu plusieurs autres fronts où nous avons défait nos opposants de manière décisive. À Kabalo, par exemple, où se trouvaient alors les troupes zimbabwéennes. Nous avons vaincu l’ennemi à Kabalo, à Kabinda, à Lusambo,Benadibele (?). Nous avons fait de même (précédemment) en 1997 à Kisangani qui avait été fortifié et qui était défendu par des mercenaires serbes bosniaques. Alors, ce n’est pas exceptionnel. Ce qu’il faut dire à propos de Pweto, c’est que nous avons accroché les forces (de Kabila) à Pepa(pour retenir leur attention) pour les frapper ensu ite (sur l’arrière) à Pweto qui est situé à 100 km de distance. C’est comme ça que ça c’est passé.

Q – Donc vos hommes ont dû faire une marche forcée de deux jours pour frapper l’ennemi à l’arrière de ses lignes ?

J. K. – Oui, bien sûr (mais pas en deux jours). Lors d’engagements militaires, notre rythme de déplacement a toujours été entre 70 et 80 km par jour, et parfois même plus. À quelques reprises nous avons couvert jusqu’à 110 km (à pied) dans une journée.

Q – C’est vraiment ce qu’on peut appeler une « infanterie légère »…

J. K. – (rires) Le temps et l’effet de surprise compensent le manque d’équipement. ..

Q – Nous reviendrons peut-être sur la question de l’équipement plus tard. Général Kabarebe, lors de mon passage à Paris pour le XXIIe sommet Franco-Africain, j’ai demandé au Président Kagame où en étaient les rapports entre le Rwanda et l’Ouganda que nous avons parfois comparé à une « guerre froide » dans les pages de l’Obsac. Sa réponse était claire, il existe encore selon lui une plaie béante entre les deux pays. Vous avez eu des affrontements militaires très sérieux avec l’UPDF et à chaque fois vous leur avez infligé une défaite cuisante.

J. K. – Oui…

Q – Parlez-nous des résultats concrets de la médiation britannique entre les deux pays et ceux des commissions créées pour régler le contentieux. Le président Kagame
par exemple a soulevé la question de ce transfuge du RCD qui était passé en Ouganda et qui est revenu ici en disant que l’Ouganda entraînait des Interahamwe, il ne semblait pas du tout content de ça. Pourriez-vous nous faire part de votre opinion comme commandant militaire ?

J. K. – Et bien, les Britanniques, (particulièrement) la ministre Clare Short, font de leur mieux pour améliorer nos rapports et j’encourage cette initiative parce qu’il n’y a pas de fondements concrets pour justifier un tel conflit et j’espère que nous pourrons passer au travers.

Q – Oui, mais on sent qu’il y a vraiment un gros problème ?

J. K. – Oui, évidemment après avoir infligé trois défaites à l’UPDF à Kisangani, les choses ne se sont pas arrangées, mais ils devraient savoir que ça ne vaut pas la peine (de revenir à la charge), vous savez, d’en rester au même point, parce que ça ne fait que remettre à l’avant la cause du même problème (initial).

Q – Avec tout ce qui se passe au Congo en ce moment, pensez-vous que par un effet de domino on pourrait se retrouver avec une confrontation entre le FDR et l’UPDF ?

J. K. – On ne verra jamais plus d’engagements militair es entre l’UPDF et les FDR en RDC. Principalement parce que les FDR se sont totalement retirées de la RDC et nous n’avons pas l’intention de retourner en RDC.
Alors, on ne peut pas confronter l’UPDF en RDC puisque nous n’y sommes plus.

Q – Et il n’y a pas des circonstances qui vous forceraient à retourner là-bas pour appuyer le RCD ?

J. K. – Oui, oui, nous appuyons le RCD, mais nous ne franchirons plus la frontière de la RDC. Nous n’avons plus des troupes en RDC.

Q. – Même pas des conseillers militaires auprès du RCD ?

J. K. – Même pas des conseillers militaires.

Q – Retournons au Congo si vous le voulez bien. Je voulais vous demander ce que vous pensiez des Banyamulenge comme auxiliaires militaires en 1996-1997 ?

J. K. – À cette époque, en 96-97, je n’ai jamais vu les Banyamulenge comme une entité autonome. En fait, dans la zone où je commandais il n’y avait pas un seul Munyamulenge. Les Banyamulenge faisaient partie des forces de l’AFDL que nous avons entraînées. Ils s’entraînaient avec les autres et faisaient partie de la force principale que nous avons formée pour Laurent Kabila, alors je ne les considère pas comme une entit=C 3 séparée.

Q – Mais certains Banyamulenge ont servi dans l’APR, au cours de la lutte…

J. K. – Oui et des non-Banyamulenge ont servi dans l’APR aussi, comme feu le commandant Masasu, comme le commandant Kabenge et d’autres.Alors, les Banyamulenge n’ont pas été les seuls à servir dans les rangs de l’APR. Il y a eu d’autres Congolais qui se sont joints à nous au moment où il y avait des Banyamulenge dans nos rangs, comme Masasu. Je ne sais pas si vous connaissez Masasu ?

Q – Oui. Oui, il fut exécuté par Kabila à Pweto

J. K. – Il fut exécuté par Joseph Kabila, par le président Joseph Kabila, juste avant la bataille de Pweto.

La suite de cette entrevue sera publiée dans quelques jours
(Le temps de revenir à Montréal… ;-))
© Copyright Grands Reporters