Deutsche Welle : Monsieur le Président, dimanche sera votre troisième voyage en Afrique. Vous avez déjà visité le Ghana et la Gambie, l’Afrique du Sud et le Botswana. Maintenant, l’Éthiopie. Comment vous situez-vous par rapport à ce pays  – notamment par rapport à la Gambie, qui a également connu un changement démocratique surprenant à l’époque ?

Le président fédéral Frank-Walter Steinmeier : C’est différent, car ce n’est pas mon premier séjour en Ethiopie. Je connais un peu le pays. Bien sûr je l’ai côtoyé à des moments différents et dans des conditions politiques différentes. Au cours de l’année, le peuple éthiopien a connu des évolutions extraordinaires : des changements, des tentatives de réforme, qui ont initié de nouvelles dynamiques dans le pays. C’est la raison pour laquelle j’ai très vite accepté l’invitation du président Sahle-Work Zewde et du premier ministre Abiy Ahmed. Il est important de respecter le courage qui a été fourni pour initier ces évolutions démocratiques. Mais il faut aussi les encourager sur place à poursuivre dans cette voie, en tant qu’Européen et en tant qu’Allemand. C’est pourquoi je pense que c’est le moment idéal pour s’y rendre.

DW : Après votre visite en tant que ministre des Affaires étrangères en 2014, vous allez maintenant revenir dans une « nouvelle Ethiopie » en tant que président fédéral. Cependant, les nombreux conflits ethniques qui éclatent aujourd’hui suscitent de vives inquiétudes – l’État multiethnique éthiopien est confronté à de graves difficultés. Soulèverez-vous ces préoccupations auprès de votre homologue et du premier ministre Abiy ?

Frank-Walter Steinmeier : Nous venons avec beaucoup de curiosité, mais nous ne venons pas naïvement, parce que nous connaissons les défis auxquels le premier ministre et mon homologue sont confrontés : le processus de paix avec leur ennemi juré, l’Érythrée, ouvrir les frontières qui ont été fermées pendant des décennies, la dépénalisation de l’opposition, la libération des prisonniers politiques ou encore la décision, tout aussi courageuse, de réduire le cabinet et de nommer un nombre égal d’hommes et de femmes. C’est une décision assez révolutionnaire pour l’Afrique. Mais bien sûr, tous ces changements ne signifient pas que d’autres développements ne soient pas nécessaires. Il faut de la persévérance pour mener à bien tant de changements dans un si grand pays encore marqué par d’anciennes rivalités, et où les tranchées du passé n’ont pas encore été comblées. Et cela exige de la patience de la part de la population. Ce processus prendra du temps avant de porter ses fruits pour tous. J’espère que les gens auront la patience. Et j’espère que les dirigeants politiques se montreront toujours aussi persévérants.

Addis-Abeba

DW : Le Premier ministre Abiy est la figure symbolique du changement démocratique en Ethiopie. De nombreux Éthiopiens s’inquiètent du fait que tant d’espoirs pèsent sur une seule personne. Au lieu de cela, ils plaident en faveur du renforcement des institutions et – dans l’État fédéral d’Éthiopie – des régions. Quelle expérience peut apporter  l’Allemagne  en ce qui concerne sa propre structure fédérale ?

Frank-Walter Steinmeier : En Europe et en Allemagne, nous connaissons la différence entre les efforts fournis et le fruit des réformes. Nous ne devons donc pas nous contenter de regarder à distance. Si nous pensons que la voie est la bonne, nous devrions l’appuyer. Si l’Allemagne, en tant que pays économiquement fort en Europe, veut apporter son soutien, elle peut naturellement le faire par le biais d’une coopération politique, d’une assistance consultative, par exemple pour le renforcement des institutions. Mais bien sûr, le pays a aussi besoin d’impulsions économiques. C’est pourquoi je voyage avec une délégation économique, des entreprises qui, je le sais, ont un réel intérêt pour l’Éthiopie. Et j’espère que c’est aussi un moyen d’appuyer la politique économique du premier ministre Abiy.

DW : La semaine dernière, le Bundestag, le parlement allemand, a appelé le gouvernement allemand à s’impliquer davantage dans le processus de paix entre l’Ethiopie et l’Erythrée. De nombreuses voix, notamment africaines, estiment que l’Allemagne a un rôle beaucoup plus important à jouer. Pourquoi ne pas remplir ce rôle, pourquoi sommes-nous si souvent en deçà des attentes africaines ?

Steinmeier : Je ne crois pas que nous ne sommes pas en deçà de leurs attentes. La voie empruntée par l’Éthiopie mérite d’être soutenue. Mais pour la paix dans la Corne de l’Afrique et dans les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, c’est aux dirigeants éthiopiens, et à eux-seul, d’évaluer quel genre d’aide nous pourrions leur fournir. Je ne peux pas imaginer que l’Allemagne manque de volonté dans ce domaine.

Une session de l’Union africaine à Addis-Abeba.

DW : Vous aurez également des entretiens avec l’Union africaine (UA). L’Allemagne soutient le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine depuis de nombreuses années. Néanmoins, on reproche encore aux États membres d’être trop unis et de se soutenir en cas de violations des droits de l’homme ou de fraude électorale, comme ce fut le cas récemment au Congo. Le rythme des réformes est également déploré, de même que la discipline financière. Toutes ces questions seront-elles abordées lors de vos discussions avec le président de la Commission Moussa Faki ?

Il en va de même pour l’Union africaine comme pour l’Union européenne : une telle association ne peut être forte que si ses membres font en sorte qu’elle le soit. C’est pourquoi, par le passé, j’ai compris les critiques à l’encontre de l’Union africaine, mais en même temps j’ai dit que à partir du moment où ses membres ne lui donnent pas les compétences nécessaires, elle ne pourra pas conduire les pays africains dans la bonne direction. Néanmoins, il y a eu des développements au sein de l’UA que j’apprécie et reconnais, et où j’espère qu’il n’y aura pas de revers – en particulier en matière de politique étrangère et de sécurité. L’Union africaine est devenue beaucoup plus efficace dans le maintien de la paix qu’elle ne l’était il y a dix ou vingt ans.

Angela Merkel avec Paul Kagame et Cyril Ramaphose en octobre 2018 à Berlin.

DW : Ces dernières années, on a beaucoup parlé « de l’Afrique, continent des opportunités ». L’Allemagne a accueilli l’Année africaine du G20, et il existe diverses initiatives africaines telles que les Compacts with Africa (CwA). La perception européenne de l’Afrique est néanmoins dominée par la fraude électorale au Congo, la guerre civile au Sud-Soudan et les migrations. Quand verra-t-on enfin en Europe le vrai visage de l’Afrique ?

Steinmeier : Ça, ça ne se commande pas. On ne peut qu’essayer de faire en sorte que la vision européenne sur l’Afrique soit plus éclairée. Il s’agit notamment de clarifier le concept d' »Afrique ». Il n’y a pas une seule Afrique. L’Afrique est plurielle. L’Europe doit réellement être plus présente, elle doit chercher des coopérations où ses homologues se sentent compris et considérés. Dans certains domaines, nous sommes en mesure de le faire. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour tous. Et j’espère que de nombreux pays africains vont voir leur volonté et leur ambition de se rapprocher des états européens croître. Cette relation d’égal à égal doit venir des deux côtés. Mais c’est surtout aux Européens de faire des efforts dans ce domaine.

Ludger Schadomsky, rédacteur en chef de la rédaction amharique de la DW et Mohammed Negash, journaliste au sein de cette même rédaction, ont réalisé l’interview.

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