Par P.O. Jean-Chrétien EKAMBO

A-lecoute-de-la-radioNous ne quittons pas l’univers des médias en parlant dans cette chronique du Général Emile Janssens, le dernier commandant en chef de la Force Publique, cette armée coloniale instituée par le roi Léopold II depuis son Etat indépendant du Congo (EIC). Nous ne nous égarons donc pas en revisitant cet Emile Janssens mieux connu dans l’histoire du Congo comme père de la fameuse formule « avant indépendance = après indépendance », qui traduisait sa volonté de ne pas laisser la Force Publique s’africaniser au gré des mutations politiques souvent improvisées de l’indépendance.

C’est que, d’une part, le Général Janssens accordait une importance certaine à la presse, surtout qu’il prenait les journalistes pour des « curieuses personnes », avec lesquels il estimait qu’il fallait parler « d’homme à homme », afin d’éviter qu’ils ne se laissent aller à inventer eux-mêmes d’autres faits. D’autre part, le personnage quelque peu atypique de Janssens était pour les journalistes un grain de sel précieux pour assaisonner leurs récits, d’autant plus que le commandant en chef savait pertinemment bien que la presse le soupçonnait de nourrir des velléités de coup d’Etat militaire, ce qu’il a d’ailleurs reconnu lui-même dans son ouvrage de témoignage publié en 1961 : « J’étais le Général Janssens ».

Cependant, en sa qualité de commandant en chef, le Général Janssens n’avait vraiment pas besoin de la grande presse. Dans la structure de son armée, il y avait déjà place pour des publications destinées à ses hommes de troupe, notamment le périodique « Nsango ya bisu », édité par la section administrative G3 de la Force publique. L’armée faisait également entendre sa voix à travers les émissions africaines de la RCB (Radio Congo Belge). A vrai dire, par ailleurs, les journalistes militaires pouvaient prester indifféremment tant dans leurs journaux écrits que dans les tranches d’antenne qui étaient réservées au « lolaka » (la voix) de l’armée. Le bien connu Nzungu Moanda était parmi ces jeunes journalistes militaires déjà à l’oeuvre avant l’indépendance.

Du lieutenant au lieutenant-général Janssens

En fait, si Emile Janssens manifestait autant d’intérêt pour la presse, c’est surtout parce que son profil militaire l’avait précisément orienté vers les renseignements. Ainsi, alors qu’il était lieutenant peu avant l’ouverture des hostilités de la Seconde guerre mondiale, il fut envoyé au Congo en mission d’exploration au Bas-Congo, en vue de l’organisation de la défense de cette partie maritime de la colonie que pouvaient atteindre les navires de guerre allemands. Cette mission aboutit à la consolidation de l’artillerie à Shinkakasa et au cantonnement d’une compagnie au Bas-Congo, sous le commandement du jeune lieutenant Henniquiau, futur colonel de haute réputation au sein de la Force Publique.

Pendant la guerre, le rôle de l’officier Emile Janssens auprès du Gouverneur général Pierre Ryckmans fut remarquable. Janssens ne manquait pas d’insister sur le danger potentiel que représentaient les pays voisins de la colonie belge. De l’Afrique équatoriale française, il redoutait les forces étant aux ordres du gouvernement de Vichy, qui avait décidé de collaborer avec Adolf Hitler. De l’Afrique orientale, il contrôlait attentivement le mouvement des troupes italiennes basées en Abyssinie. Par ailleurs, Emile Janssens se méfiait également des civils européens d’origine germanique ou italienne.

Ayant ses yeux braqués à la fois sur les troupes ennemies et sur des expatriés suspects, Emile Janssens suggéra que soient unifiées les structures de renseignement. Il proposa ainsi que les antennes du service de renseignement civil, implantées en province depuis 1932, puissent dépendre du Bureau 2 de la Force Publique. Il n’obtint pas gain de cause.

Cependant, lorsqu’il devint plus tard commandant en chef de l’armée coloniale, le Général Janssens fonctionna sous l’impératif de ses deux anciens principes. D’une part, les troupes de sa Force Publique étaient organisées particulièrement pour la défense du territoire contre un éventuel ennemi venant de l’extérieur. D’autre part, sa Force Publique devait être aussi, et en même temps, une force de police à l’intérieur du territoire de la colonie. Emile Janssens avait pu réussir ce double pari personnel.

Son obstination à appliquer ses idées, qu’il estimait généralement meilleures que celles des autres, ainsi que son impitoyable franc-parler avaient ainsi fait d’Emile Janssens le point de mire de la presse. Et c’est justement la presse qui ne manqua pas de prêter, à tort ou à raison, à cet officiel général la paternité de la phrase ci-après : la Force Publique, « la seule armée au monde qui n’ait jamais connu de défaite ».

Le plan Janssens d’africanisation

C’est précisément cette suffisance du Lieutenant-général Emile Janssens qui l’amena fin décembre 1958 à user des antennes de la Radio Congo-Belge pour diffuser un message de « bonne année » à ses troupes en cette fin d’année.

Fidèle à lui-même, le commandant en chef de la Force Publique rappela d’abord les hauts faits de son armée, qui devaient rendre fiers tous ceux qui avaient eu le privilège d’être les protecteurs de la patrie. Bien entendu, de tels exploits ne pouvaient être mérités que comme résultats directs de la discipline sans failles que devaient observer les soldats. Au passage, le Général Janssens ne manqua pas de rendre un hommage appuyé à ses 500 officiers et sous-officiers (blancs) qui assuraient l’encadrement des 25.000 soldats (noirs) de la troupe.

Cependant, Emile Janssens crut bon d’achever son message par ce qu’il qualifia lui-même de « bonne nouvelle » pour ses hommes. Par « bonne nouvelle », il entendait ainsi annoncer l’ouverture « pour 1960 » d’une « école pour candidats adjudants » indigènes.

Dans l’entendement d’Emile Janssens, cela devait être réellement une « bonne nouvelle », étant donné que la Force Publique ne comptait jusque-là aucun noir comme sous-officier. Les indigènes les plus élevés n’étaient que des « gradés d’élite », c’est-à-dire des premiers sergents. Et pour le commandant de la Force Publique, il fallait poursuivre systématiquement son plan d’africanisation des cadres au sein de l’armée en respectant le principe consistant à « commencer par le commencement ».

Autrement dit, en vue de former des officiers noirs, il faut recruter tout d’abord des jeunes-gens doués et disciplinés pour une admission à « l’école des pupilles ». Cette appellation n’était elle-même nullement innocente. En effet, le nom de « pupilles » avait été attribué après la Première guerre mondiale (1914-18) aux orphelins mineurs placés sous la tutelle de l’Etat. En plus, demeurant dans cette logique de tutelle étatique, les pupilles « douées » et « disciplinées » que voulait recruter E. Janssens allaient être sélectionnées précisément parmi les enfants des soldats de la Force Publique. Pour le Général Janssens donc, ne pouvait être suffisamment « discipliné » que seul un enfant né d’un parent lui-même soumis à la discipline militaire.

Quant à l’évaluation de leur génie, le concours était là pour découvrir la crème. C’est ainsi que, en 1953, l’Ecole des pupilles ouverte à Luluabourg n’avait accueilli que 28 élèves, parmi lesquels seulement 14 (la moitié) ont pu finir la scolarité complète cinq ans après. Et pendant que cette promotion achevait sa formation scolaire de base, 23 autres candidats ont pu être admis pour l’année 1958-59, à l’issue d’une sélection où s’étaient présentés 1950 candidats.

Comme on peut s’en rendre compte, le plan d’africanisation d’Emile Janssens n’envisageait la fin de ce processus, ni à courte ni à moyenne échéance.

Africanisation accélérée

Qu’à cela ne tienne, le message du commandant en chef de la Force Publique en cette fin d’année 1958, ne tomba guère dans l’indifférence. C’est ainsi que, mine de rien, le périodique La Voix du Congolais se donna la peine de reprendre le contenu de cette allocution, qui risquait de passer inaperçue sous sa forme uniquement orale. Les partis politiques étaient déjà créés dans la colonie et des journalistes autochtones avaient déjà conquis les rédactions des publications en vue. La question de l’armée et de ses futurs cadres congolais était alors à l’ordre du jour.

Quant aux soldats eux-mêmes, ils commençaient à se sentir comme méprisés, tant par leur commandement blanc que par leurs compatriotes politiciens, qui se mettaient déjà dans leur nouvelle peau des « excellences ». Dans tous les cas, depuis la déception d’avoir été privés d’aller combattre l’ennemi allemand sur le terrain européen, les soldats de la Force Publique alimentaient une méfiance que ne pouvait laisser transparaitre leur apparente discipline sans failles. A même été considéré comme insuffisant le cadeau à élévation au grade supérieur, réalisée en faveur d’une centaine de policiers de la capitale, après la répression des émeutes du 4 janvier 1959. Enfin, au sein même du commandement supérieur, tous les officiers (blancs) ne partageaient pas totalement le point de vue d’Emile Janssens. Le colonel Henniquiau, par exemple, était « mal vu » du seul fait qu’il lui arrivait de manifester quelques comportements d’humanité à l’égard des soldats indigènes.

Ce sont donc l’ensemble de ces pressions venant de différents horizons qui ont poussé l’autorité coloniale à une position plus nuancée. Ainsi, au lieu d’attendre la matérialisation de la « bonne nouvelle pour 1960 » promise par le Général Janssens, c’est beaucoup plus tôt qu’a dû s’ouvrir à Luluabourg l’Ecole pour candidats adjudants, exactement le 28 septembre 1959. Mais, curieusement, juste trois jours après l’ouverture officielle de cette académie, les candidats recevaient déjà le galon recherché. Le 1er octobre 1959, en effet, neuf « gradés d’élite » noirs de la Force publique devenaient sous-officiers, avec grade d’adjudant. Il s’agissait de : Bobozo Louis, Ebeya Eugène, Elombo Emoi, Muke Masaku Edmond Norbert, Mulamba Sébastien, Njoku Raphaël, Nyamaseko Bernard, Tshimanga Albert, Yosa Malasi Paul.

C’est que, contrairement aux vues du commandant en chef, il était apparu à tous, jusqu’au Ministère des colonies à Bruxelles, que les noirs candidats officiers témoignaient déjà d’une telle qualification expérientielle, d’une telle bravoure à l’épreuve du feu et d’un tel sens de discipline que les syllabus de l’Ecole de Luluabourg pouvaient attendre plutôt les promotions à venir. Ainsi, quelques noirs purent entrer au mess des officiers dès 1959, donc nettement plus tôt que ne le prévoyait le plan du Général Janssens.

Quoi qu’il en soit, comme il l’a confirmé à la radio-télévision belge plus tard, Janssens le Général, qui se qualifiait lui-même de « petit maniaque », était persuadé que le bons sens a toujours été exclusivement de son côté : « il n’y a rien d’aussi obtus qu’un civil qui ne veut pas comprendre un militaire ».

Prochaine chronique (publiable jeudi 31 décembre 2009) : Le 4 janvier 1959 vu par la presse