Généralités

Helicoptere Puma
Helicoptere Puma

-Dans le système classique, l’industrie et la technologie contribuent de façon déterminante à la hiérarchie mondiale et au classement des nations. La puissance militaire dépend d’une péréquation entre deux variables : le format (la taille) des forces armées d’une part; la qualité de ces dernières d’autre part. La puissance militaire est donc une convergence entre les systèmes d’armes et les systèmes d’hommes et qu’elle ne saurait être réduite à une simple « stratégie des moyens ». La détention et l’emploi générique de technologies et de plateformes aériennes, terrestres, maritimes, aussi évoluées soient-elles, ne peuvent plus aboutir à un résultat opératique efficace sans des personnels dotés d’initiative et d’une culture stratégique autonome. Le cas des pétromonarchies du Golfe est éloquent est illustratif de ce point de vue : elles détiennent un matériel sophistiqué importé dont leurs armées ne maîtrisent pas réellement l’emploi, et sont forcées de faire recours aux personnels et experts étrangers pour les encadrer. Cet exemple montre que la composition brillante d’un ordre de bataille et le niveau d’un budget de défense ne reflètent pas à eux seuls l’autonomie guerrière d’un acteur étatique, ni son efficacité.

Outre le format de l’armée, les indicateurs qui comptent le plus dans la définition moderne d’une puissance militaire nationale sont : la modernité des capacités détenues, le professionnalisme et l’entrainement des soldats recrutés, le niveau du budget de défense rapporté aux ambitions affichées, ainsi que la solidité et l’autonomie de la base industrielle et technologique de défense (BITD) considérée. Le chercheur chinois Hai Ping proposait dès 1998 de hiérarchiser les armées mondiales suivant l’équation suivante: La puissance Militaire = La capacité des forces armées + la technologie militaire et les capacités de l’industrie d’armement + les capacités globales du pays, en croissance économique. (Badie, B. et Vidal, D., 2013).

Une progression moyenne en Afrique subsaharienne boostée par le Nigeria (à l’ouest), l’Angola (au centre) et la RSA (au sud)

Avec une croissance de 64,9% des dépenses militaires, l’Afrique enregistre la plus forte progression au monde sur la période 2002-2011. Cette hausse s’élève  depuis 2002 à 109% pour l’Afrique du Nord et à 44% pour l’Afrique sub-saharienne. Pour l’année 2011, l’évolution des dépenses est chiffrée à 8,8% sur le continent. Elle est de 24,8% pour l’Afrique du Nord . En Afrique sub-saharienne, les dépenses sont restées relativement constantes depuis 2010. Les États les plus dépensiers de l’Afrique subsaharienne sont l’Afrique du Sud, l’Angola et le Nigéria (Stockholm International Peace Research Institute: SIPRI).

Selon l’Agence Ecofin, l’Afrique a enregistré la plus forte progression au niveau mondial dans le domaine des dépenses militaires en 2013, a annoncé le SIPRI. Dans son  rapport publié le 14 avril 2014, le think tank suédois a précisé que les dépenses militaires du continent ont augmenté de + 8,3% l’an passé, à 44,9 milliards de dollars. Cette augmentation a été essentiellement dopée par les revenus pétroliers de pays comme l’Algérie et l’Angola.

A l’échelle africaine, la plus forte augmentation des dépenses militaires a été enregistrée au Ghana. Ce pays producteur de pétrole a presque triplé son budget dédié à l’armement, passé de 109 à 306 millions de dollars entre 2012 et 2013. Les dépenses militaires de l’Angola, ont quant à elles, culminé à 6,1 milliards de dollars en 2013 (+36% sur un an). L’Angola est  ainsi devenu le deuxième pays  africain en termes d’importance de budget consacré à la défense, devant l’Afrique du Sud (4,1 milliards en 2013).

L’Algérie reste, quant à elle, le champion africain dans le domaine des dépenses militaires. Ce pays pétrolier a vu son budget consacré à l’armement augmenter de 8,8% en 2013, pour atteindre 10,4 milliards de dollars. «C’est la première fois que les dépenses militaires d’un seul pays africain dépassent le seuil de 10 milliards de dollars», souligne le rapport du SIPRI qui explique cette montée des dépenses algériennes par le désir de ce pays pétrolier d’Afrique du Nord d’acquérir le statut de puissance régionale, le rôle prépondérant de l’armée algérienne et le souci de  lutter plus énergiquement contre le terrorisme islamiste en plein essor à la frontière algéro-malienne.

D’autres pays africains ont aussi augmenté dépenses militaires de façon remarquable l’an passé. Il s’agit, entre autres de la République Démocratique du Congo (+34%) et de la Zambie (+15%).

Les dépenses militaires sur le continent africain ne sont pas uniformes. Selon les experts, notamment le colonel Joseph Sibanda, officier retraité de l’armée du Zimbabwe, consultant pour la défense, le marché africain de la défense sera, dans les prochaines années, pratiquement au même niveau que celui de l’Asie du Sud-Est. « Les avions militaires, véhicules blindés et système d’artillerie devront être modernisés afin de répondre aux nouvelles menaces qui planent sur la sécurité. »

Selon l’hebdomadaire américain Defense News, les dépenses militaires en Afrique vont augmenter de 20 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie contre plus de 40 milliards en 2012, selon SIPRI. Ce phénomène est lié au développement récent de plusieurs armées en Afrique qui, depuis la fin de l’époque coloniale, connaît bon nombre de guerres, d’insurrections et de coups d’État. D’autre part, l’Occident fait, depuis 2001, beaucoup d’efforts pour renforcer les capacités de lutte antiterroriste, particulièrement dans la zone sahélo-saharienne, la Corne de l’Afrique et la côte orientale où les groupes djihadistes demeurent très présents.

Les luttes contre le terrorisme et les nombreux conflits civils expliquent en grande partie l’augmentation des dépenses militaires en Afrique. Toutefois, il n’est pas certain que ces facteurs soient les principales motivations pour l’augmentation des budgets militaires. En effet, des pays qui subissent les dommages collatéraux du conflit somalien, comme l’Éthiopie, le Kenya ou l’Ouganda, ont réduit leur budget de défense. Les ambitions régionales nourries par certains États seraient ainsi une explication majeure dans l’augmentation des dépenses militaires.

Développer la sécurité pour protéger les ressources naturelles

“La ruée vers le marché de la défense africain vient tout juste de commencer, et il se poursuivra au cours de la prochaine décennie”, estime le colonel Joseph Sibanda, cité par Defense News. Il estime que les pays comme le Mozambique – ancienne colonie portugaise pauvre désormais en plein boom gazier de même que la Tanzanie voisine -, l’Ouganda et le Kenya devront rediriger leurs besoins de défense vers la protection de leurs gisements de pétrole et leurs infrastructures de gaz onshore et offshore. C’est le cas actuellement pour l’Angola, selon DESC, qui ne cesse de croitre de manière fulgurante ses dépenses militaires depuis 2010 en vue de la sécurisation de ses zones pétrolifères et minières.

Il s’agit là d’une bonne nouvelle positive pour l’Afrique du Sud, seul producteur de l’armement en Afrique. Jusqu’à maintenant, l’Afrique n’avait jamais été un marché-clé pour les grands contractants militaires occidentaux, même si des pays riches en pétrole comme le Nigeria, l’Algérie ou la Libye ont déjà acheté des systèmes d’armes de haut niveau, des avions, des navires de guerre et des armes au fil des ans.

Qui dépense le plus pour l’armement en Afrique ? (en millions de dollars, 2012)

1) Algérie 9.325 ; 2) Afrique du Sud 4.470; 3) Égypte 4.372 ; 4) Angola 4.146 ; 5) Maroc 3.402 ; 6) Libye 2.987 ; 7) Nigeria 2.327 ; 8) Sud Soudan 964 ; 9) Kenya 798 ; 10) Tunisie 709 ; 11) Côte d’Ivoire et Namibie 407. [Source : Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI)]

Comme on peut le constater, “le marché africain de la défense sera, dans les prochaines années, pratiquement au même niveau que celui de l’Asie du Sud-Est”, annonce Sibanda. “Les avions militaires, véhicules blindés et système d’artillerie devront être modernisés afin de répondre aux nouvelles menaces qui planent sur la sécurité”, poursuit-il.

Evolution des dépenses militaires depuis 2008 (en millions de dollars)

  2008 2009 2010 2011 2012 2013
Algérie 5259 5712 6045 8652 9014 9367
Angola 3741 3640 3894 3674 3827 4092
Sud Afrique 4384 4590 4434 4596 4785 5076
Nigeria 1741 1825 2143 2386 2100 2043
RDC* 203 154 209 239 229 247

Source : SIPRI, IFRI, IISS, recoupements DESC

Effectifs et principaux matériels des quatre puissance (+ la RDC) (année de référence 2013)

  Effectifs Armée de terre Armée de l’air Marine Chars Avions de combat Navires
Algérie 167.000 147.000 14.000 6.000 1050 125 4 sous-marins + 4 frégates
Nigeria 80.000 62.000 10.000 4.000 250 78 1 frégate + 2 corvettes
Angola 107.000 100.000 6.000 1.000 300 85  
Afrique du Sud 62.000 37.000 10.500 6.000 167 235+91 hélicos (dont ‘Rooivalk’) 3 sous-marins + 4 frégates
RD Congo 134.500 110.000 + 10.000 GR 6.703 2548 100 5 avions Soukhoi SU-25 + 3 hélicos  1 patrouilleur

Sources : SIPRI, IISS, IRIS, Le Monde Géostratégie – Recoupements DESC.

1. La suprématie militaire de l’Afrique du Sud au regard de son ambition hégémonique continentale

L’Afrique du Sud est, à notre avis, actuellement le seul pays africain qui peut prétendre à réunir tous les paramètres de puissance militaire.

L’hélicoptère de combat sud-africain Rooivalk rivalise actuellement avec les meilleurs hélicoptères du monde tels que le tigre européen, l’apache américain ainsi que ceux de la Russie. Sa première mission de combat fut celle effectuée contre le M23. Les hélicoptères sud-africains Rooivalk de la MONUSCO ont été décisifs en appui aux FARDC grâce à des incessants bombardements des positions du M23 de Kanyamahoro pour ouvrir la voie à Kibumba ayant permis aux FARDC de poursuivre leur assaut final jusqu’à leur éviction des collines de Chanzu et Runyonyi. Après avoir perdu Rumangabo et Bunagana, le M23 fut confiné dans ces deux collines, essayant de résister pendant quelques jours en contenant les tentatives d’assaut infructueuses des FARDC avant que les hélicoptères Rooivalk ne viennent faire le dernier nettoyage. (A lire e extension dans notre ouvrage à paraître prochainement)

La RSA dispose d’une armée estimée à 62.000 hommes avec 167 chars; 235 avions de combat dont les hélicoptères ‘Rooivalk’ d’appui au combat de l’Armée de l’Air sud-africaine qui furent déterminants en RDC en appui à la MONUSCO et sa Brigade d’intervention de la Force (FIB) dans l’exécution de son mandat offensive en premier déploiement de combat contre le M23 entre octobre et novembre 2013.

Les dépenses militaires de l’Afrique du Sud étaient de 4 milliards de dollars en 2002, avant d’atteindre 4,8 milliards de dollars en 2011, ce qui équivaut à une croissance de 20% en l’espace de 10 ans. À noter que pour l’année 2011, les dépenses militaires sud-africaines ont augmenté de 4,3%. Cette accélération des dépenses est due à une restructuration des salaires et permettra l’achat de nouveaux équipements.

Les seul pays africain ayant des industries d’armement autochtones sont l’Afrique du Sud – bien que son secteur de la défense lié à Israël ait considérablement diminué depuis la fin de l’apartheid, en 1994 – et l’Egypte qui, depuis l’accord de paix signé en 1979 avec Israël, s’est davantage tournée vers les États-Unis.

Le secteur de la défense sud-africain est dirigé par Denel, capable de produire des systèmes de missiles avancés, de l’artillerie aux standards internationaux et des systèmes aérospatiaux. La plus grande économie d’Afrique pourrait bien être l’une des principales bénéficiaires de la mise à niveau majeure de l’équipement des forces armées du continent.

2. L’Algérie domine l’espace militaire nord africain

L’Afrique du Nord enregistre, avec une croissance de 109%, une progression sans précédent dans les dépenses militaires depuis 2002. Cette tendance s’explique par l’augmentation des dépenses de l’Algérie et du Maroc, les deux États les plus dépensiers de la région. En effet, les dépenses militaires algériennes sont passées de 3 milliards en 2002 à 8,2 milliards en 2011, soit un accroissement de 173%. Rien que pour l’année 2011, l’augmentation des dépenses militaires algériennes est de 44%. Pour l’année fiscale 2013, la loi de finance 2012 octroie un montant total de 10,3 milliards de dollars au secteur de défense, en vue de la modernisation et de la mise à niveau des équipements, un accroissement de 14,2% par rapport à 2012 et vise l’achat de nouveaux équipements pour l’armée, l’aviation et la marine.

Plusieurs facteurs expliquent une telle évolution. Tout d’abord, l’Algérie s’est lancée dans un programme de modernisation et de réarmement de son armée. Ensuite, elle est en proie aux attaques terroristes sur son territoire, des agressions commises par la branche d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), ainsi que des attentats dans la bande sahélienne. Par ailleurs, l’Algérie s’est massivement équipée suite au conflit chez son voisin libyen, dont elle redoutait des débordements sur son territoire. Mais la lutte contre le terrorisme ou les inquiétudes nourries par la guerre civile libyenne ne sont pas les seules explications- à la croissance des dépenses militaires. En effet, au regard du matériel acheté et des nouveaux équipements – principalement des systèmes sols et airs, qui ne sont pas employés dans la lutte contre le terrorisme – il semblerait que les ambitions nourries par l’Algérie, et sa grande rivalité avec le Maroc pour le leadership régional, soit peut-être une explication à de telles dépenses. L’influence des militaires dans le pays est aussi un facteur à prendre en compte. En ce qui concerne le Maroc, ses dépenses militaires ont augmenté de 45,5% depuis 2002. Pour l’année 2011, cette croissance est néanmoins inférieure à 1%.

En effet, au Maghreb, l’Algérie est la première puissance militaire en termes de forces, d’équipements et de capacités. Les effectifs des forces armées sont estimés à 167.000 hommes dont 147.000 hommes pour l’armée de terre (Armée nationale populaire, ANP ; dont 80.000 conscrits effectuant un service militaire de 18 mois : 6 mois d’entraînement de base et 12 mois dans des projets civils), mais l’ANP compte également 150.000 réservistes de moins de 50 ans). A cela, il faut ajouter des forces paramilitaires : 1.200 gardes républicains, 20.000 gendarmes, 16.000 membres des forces de sécurité nationale. Le nombre des forces auxiliaires (Brigades de légitime défense et gardes communaux), créées durant la guerre civile, est estimé à environ 150.000 civils.

L’Algérie est également, au Maghreb, le leader sur le plan de l’effort de défense, avec 54% du total des dépenses militaires régionales. Selon SIPRI, en 2012, Alger a accru celles-ci de 5,2%, et leur progression atteint 189% pour la période 2003-2012.

En juin 2012, le gouvernement algérien avait décrété une augmentation de 40% de la solde des personnels militaires. En novembre de la même année, le ministre en charge des Relations avec le Parlement annonçait une réévaluation des retraites des militaires, cherchant par là à désamorcer le mécontentement qui régnait au sein des forces armées après l’augmentation accordée aux policiers et aux douaniers un an plus tôt.

Enfin, en matière d’achats d’armements, l’Algérie a supplanté l’Afrique du Sud – avec 43% des importations contre 18%, offrant aux fournisseurs étrangers le plus grand et le plus dynamique marché de défense du continent. Au niveau mondial, l’Algérie est passée du 24ème  rang, en 2011, au 7ème rang, en 2013, des importateurs d’armements conventionnels. Ainsi, le volume des livraisons d’armement vers l’Algérie a connu un accroissement de 277% entre 2003 et 2007. Cependant, la capacité de son industrie d’armement nationale est très faible et inférieure à la RSA (9,4 milliards de dollars. Son taux de croissance annuel moyen estimé à 6,2% pour la période 2013-2018, devrait atteindre 13,6 milliards de dollars d’ici 2017).

La guerre civile (1992-2000) a absorbé énormément de ressources au point que la modernisation des forces armées algériennes s’en est trouvée ralentie, voir freinée. C’est pourquoi, la supériorité militaire de l’Algérie par rapport à ses voisins n’est pas forcément synonyme de qualité des matériels et des compétences. Des améliorations et des mises à niveau sont encore à entreprendre en matière d’entraînement et de préparation à la guerre asymétrique (contre les groupes terroristes et criminels), ainsi que dans les domaines logistique et de soutien des forces. (Centre français de recherche sur le renseignement : Bulletin de documentation N°7, Evolution de la politique de défense algérienne)

3. L’Angola, le gendarme de l’Afrique centrale titille l’Afrique du Sud

L’Angola, le deuxième État le plus dépensier de la zone subsaharienne, a triplé ses dépenses militaires en une décennie : 1,4 milliard de dollars en 2002  à plus de 5,7 milliards de dollars en 2013. Cela représente 8,26% du budget national et plus de 80% du budget national de la RDC. Le pays peut compter sur d’importantes ressources pétrolières (9 milliards de barils de réserves prouvées, production de 1,91 million de barils par jour en 2008) ainsi que sur l’exploitation de mines de diamants.

Luanda a récemment passé commande pour plus d’un milliard de dollars de matériels militaires d’origine russe. Les contrats ont été signés à l’occasion d’une visite, en octobre 2013, de Dmitri Rogozine, le vice-premier ministre russe.

L’Angola a  acheté 18 avions de combat de type Su-30K pour environ 500 millions de dollars. En outre, l’Angola a passé commande de pièces de rechange pour des matériels datant de la période soviétique (et ils sont nombreux), des armes légères, des munitions, des blindés, des canons et des hélicoptères de transport Mi-17. Il a été convenu de construire dans le pays une usine destinée produire des cartouche. Les forces aériennes angolaises mettent en œuvre des MiG-21 Fishbed, des MiG-23 Flogger et quelques Su-27 Flanker acquis auprès de la Biélorussie, ainsi que des Sukhoi Su-22 Fitter et des Su-25 Frogfoot pour l’attaque au sol. Cependant, il est difficile d’établir un inventaire précis des matériels en dotation, ou du moins en état de vol. Si les appareils d’origine soviétique sont prédominants, Luanda a toutefois cherché à diversifier ses sources d’approvisionnement, en commandant plusieurs avions du constructeur brésilien Embraer (EMB-314  et EMB-312) ou de l’avionneur suisse Pilatus (PC-7).

4. Le Nigeria, un colosse ouest africain confronté au terrorisme et à la guerre interethnique religieux

Malgré son instabilité politique, ses tensions communautaires et une corruption endémique dans son secteur énergétique, le Nigéria est une puissance régionale ouest africaine et une puissance continentale, en devenir, incontournable du XXIème siècle. Le pays confronté au terrorisme de Boko Haram illustre le paradoxe des armées africaines intraverties, incapables de protéger leurs populations contre les menaces externes.

L’échelon régional constitue communément l’un des leviers d’affirmation de puissance pour certains États pivots, dont l’ambition est de tenir un rôle d’influence et régulateur à un niveau plus global dans les relations internationales. À bien des égards, le Nigéria répond à la définition d’État pivot, statut qui détermine éminemment sa politique extérieure : «Les États pivots peuvent être considérés comme des pays destinés – en raison de leur emplacement stratégique, de leur potentiel économique et démographique, et des préférences politiques – comme des nœuds importants de la croissance économique et d’importants facteurs structurants de la géopolitique dans les principales régions du monde ». De plus, un État pivot revêt une importance telle, au niveau régional, que son effondrement peut générer l’instabilité dans les pays voisins. On le voit avec la RD Congo. À l’inverse, sa prospérité et sa stabilité tendent à renforcer la vitalité économique et l’équilibre politique de toute sa sous-région. (Luntumbue, M.,  « Le Nigéria dans la géopolitique ouest-africaine : atouts et défis d’une puissance émergente », GRIP, 18/07/2013).

Dans le cas du Nigéria, il existe une interdépendance particulièrement étroite avec ses voisins immédiats, sur le plan à la fois culturel (pôle culturel), économique (et développement) et sécuritaire. Elle est d’ailleurs illustrée par l’impact négatif de la fermeture des frontières nigérianes sur les économies de ces États, à l’occasion notamment des mesures ponctuelles d’urgence, visant à contrôler le mouvement des activistes du groupe Boko Haram. La situation géographique du pays, au cœur du complexe sécuritaire du golfe de Guinée, en fait à la fois un facteur de stabilité sous-régionale et paradoxalement un vecteur potentiel des tensions vers les autres pays riverains. Des incidents meurtriers survenus depuis le premier semestre 2012 dans ces zones frontalières, confirment les risques d’une déstabilisation des pays voisins à partir des foyers de tensions nigérians (Luntumbue, M.,  ibid).

Sur le plan géostratégique, le Nigéria est en effet un des Etats pivots d’Afrique, sur lequel s’appuient les États-Unis, ayant une capacité régulatrice de l’ordre politique régional ouest africain. La politique africaine des États-Unis s’appuyant sur les États pivots s’oppose à l‘approche française et européenne davantage régionale. Membre de l’OPEP, intégré dans la CEDEAO, marché de l’ordre de 380 milliards de dollars en 2010, le Nigeria est à la fois la puissance économique et militaire dominante en Afrique de l’Ouest, avec l’armée la plus puissante de la région (80.000 soldats). L’Afrique de l’Ouest reste son pré-carré, sa démographie (environ le 1/6 de la population de l’Afrique noire)[1]et son économie « écrasent » ses voisins.

Sur le plan économique, le Nigeria devient officiellement depuis le 6 avril 2014 la première puissance économique du continent et la 26ème plus grande économie dans le monde, dépassant l’Afrique du Sud. Le pays dispose de fortes potentialités en ressources énergétiques (pétrole, gaz) et naturelles, agricoles, hydrauliques et minières (fer, colombite…). Ses recettes pétrolières – 2,5 millions  de barils par jour et 4 millions prévus en 2010 – et gazières sont estimées à plus de 16 milliards de dollars ( Philippe Hugon, Géopolitique de Afrique, 2012). En effet, le produit intérieur brut (PIB) du Nigeria était désormais de 510 milliards de dollars en 2013, contre 453,9 milliards de dollars en 2012. Le PIB sud-africain était d’environ 384 milliards de dollars cette même année. Toutefois, le PIB par tête d’habitant du Nigeria est de 2688 dollars contre 1555 dollars en 2012. Celui de l’Afrique du sud reste nettement plus élevé, à 7 508 dollars.

En tant que puissance économique au sein de la zone CEDEAO dont il est le plus important contributeur au budget, assurant près de 60% des coûts de fonctionnement de la CEDEAO, le Nigeria tente de contre-balancer l’hégémonie de la France au sein de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africains) dans la zone dite du Franc CFA. Cette rivalité qui ne dit pas son nom a poussé François Hollande de mettre à profit son séjour du 27 au 28 février 2014, lors du centenaire de l’unification de ce pays le plus peuplé d’Afrique, avec 170 millions d’habitants, pour mener une opération diplomatico-économique de charme et de rapprochement géopolitique. Au Nigeria, la France « a perdu à la fois en parts de marché et en influence politique depuis 30 ans« et « notre réseau de coopération a considérablement diminué« , relève Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste de ce pays à l’Institut de recherche pour le développement. Le Nigeria connaît un taux de croissance de 7% par an depuis 8 ans et son PIB est en passe d’être réévalué par le Fonds monétaire international (FMI), ce qui le propulserait devant l’Afrique du Sud, première économie du continent. (AFP, 27/02/2014)

En 1976, le Nigéria a également créé, en accord avec la Banque africaine de développement (BAD), le Nigeria Trust Fund (NTF) ou Fonds spécial du Nigéria (FSN). Son objectif est de soutenir les efforts de développement des pays membres de la CEDEAO à faible revenu nécessitant des financements à taux concessionnels. Si à l’origine, le capital du fonds était de 80 millions de dollars, il s’élevait fin mars 2010, à 200 millions de dollars. (Luntumbue, M., ibid). Le Nigeria est enfin, avec  l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Égypte et le Sénégal, les pays fondateurs du NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique), dont les principaux objectifs du NEPAD consistent à réduire la pauvreté, placer l’Afrique sur la voie du développement durable, mettre un terme à la marginalisation de l’Afrique et autonomiser les femmes.

Sur le plan militaire, avec une croissance de 22% depuis 2002, le Nigeria se place juste derrière l’Angola. Ses dépenses militaires s’élevaient en 2010 à 1,8 milliards de dollars. L’armée conduit des missions de contreterrorisme pour lutter contre les activités du groupe armé Boko Haram qui sévit sur son territoire, ce qui explique la croissance des dépenses au Nigeria. Le SIPRI souligne qu’en 2010 et 2011, les dépenses allouées au contre-terrorisme étaient respectivement de 232 et 137 millions de dollars, représentant respectivement 12% et 6% de l’ensemble des dépenses militaires nigérianes. Pour le président nigérian, Jonathan Goodluck, la conduite des opérations de défense et de contreterrorisme est l’une des priorités nationales, ce qui engendrerait de nouvelles augmentations allouées aux dépenses militaires.

Le Nigeria développe également une diplomatie active et pacifique et se veut, à l’instar de la République Sud africaine, le porte-parole de l’Afrique. Il  a intégré dans sa sphère d’influence les péripéties frontalières. Le Nigeria est de loin le premier pays africain pourvoyeur de troupes pour les missions de maintien de la paix de l’ONU, domaine dans lequel le pays s’est bâti une solide réputation. La première opération à laquelle ont participé les troupes nigérianes remonte à la crise congolaise de 1960, quelques jours seulement après la proclamation de l’indépendance nigériane. Cinquante ans plus tard, en avril 2013, le Nigeria comptait plus de 6.000 soldats servant dans diverses opérations de maintien de la paix des Nations unies, au Soudan, en Somalie, au Mali (600) et en Côte d’ivoire et dans le cadre de forces militaires régionales, au Liberia et en Sierra Leone.

L’armée nigériane n’a jamais mené d’opérations offensives hors de ses frontières et en dehors de mandats liés à la gestion collective ou régionale de la sécurité. Dans le cas des tensions régionales et litiges frontaliers qui l’ont opposé à ses voisins immédiats, le Nigéria semble en effet avoir privilégié l’usage du « soft power ». C’est le cas du litige qui l’oppose au Cameroun à propos de la souveraineté sur la péninsule de Bakassi en golfe de Guinée, qui a été soumis à l’arbitrage de la Cour internationale de justice (CIJ, en sa défaveur. Au final, le Nigéria a rétrocédé pacifiquement ce territoire en août 2008, suite à décision de la CIJ qui lui était défavorable. De plus, Abuja et Paris se sont récemment accordé sur une approche commune des crises régionales (SlateAfrique.com, 6/6/2012).

Jean-Jacques Wondo Omanyundu/ Exclusivité DESC

*La RD Congo est mentionnée à titre illustratif de comparaison avec les autres puissances.

[1] Un autre facteur de puissance (relative) du Nigeria est sa démographie. Pour le spécialiste des relations internationales, Hans Morgenthau, une population nombreuse est un atout de la puissance d’un État par le fait qu’aucun pays ne peut prétendre de rester ou devenir une puissance de premier plan s’il ne fait partie des nations les plus peuplées de la terre. Mais il ne s’agit que d’un attribut parmi d’autres, la taille du territoire et la dynamique économique, entre autres, jouent également un rôle important.  Des conditions que remplissent potentiellement le Nigeria.

Autre source : Sabrina Lesparre et Luc Mampaey, Dépenses militaires, Production et transferts d’armes, Compendium 2013, rapport, GRIP 2013/4)