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Libye: Révolte populaire, guerre civile ou agression militaire ?

Par Recontres pour la Paix

Libye :
Depuis trois semaines, des affrontements opposent
les troupes fidèles au colonel Kadhafi à des forces d’opposition issues de l’est du pays. Après Ben Ali et Moubarak, Kadhafi sera-t-il le prochain dictateur à tomber? Ce qui se passe en Libye est-il sembla­ble aux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte? Comment comprendre les frasques et les retourne­ments de veste du colonel? Pourquoi l’Otan se pré­pare-t-elle à la guerre? Comment expliquer la dif­férence entre un bon Arabe et un mauvais Arabe? Dans ce nouveau chapitre de notre série Compren­dre le monde musulman, Mohamed Hassan répond
aux questions d’Investig’Action…
Interview : Grégoire Lalieu & Michel Collon
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Après la Tunisie et l’Egypte, la révolution arabe aurait-elle gagné la Libye?
Ce qui se passe actuellement en Libye est différent. En Tunisie et en Egypte, le manque de libertés était flagrant. Mais ce sont les conditions sociales déplo­rables qui ont véritablement poussé les jeunes à la révolte. Tunisiens et Egyptiens n’avaient aucune possibilité d’entrevoir un avenir.
En Libye, le régime de Mouammar Kadhafi est cor­rompu, monopolise une grande partie des richesses et a toujours réprimé sévèrement toute contesta­
tion. Mais les conditions sociales des Libyens sont
meilleures que dans les pays voisins. L’espérance de vie en Libye est plus importante que dans le reste de l’Afrique. Les systèmes de santé et d’éducation sont convenables. La Libye est d’ailleurs l’un des premiers
pays africains à avoir éradiqué la malaria. Même s’il
y a de fortes inégalités dans la répartition des riches­ses, le PIB par habitant est d’environ 11000 dollars. Un des plus élevés du monde arabe. Vous ne re­trouvez donc pas en Libye les mêmes conditions ob­jectives qui ont conduit aux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte.
Comment expliquez-vous alors ce qui se passe en Libye?
Pour bien comprendre les événements actuels, nous devons les replacer dans leur contexte historique. La Libye était autrefois une province ottomane. En 1830, la France s’empara de l’Algérie. Par ailleurs,
le gouverneur égyptien Mohamed Ali, sous tutelle de
l’Empire ottoman, menait une politique de plus en
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révolte populaire, guerre civile ou agression militaire ?
plus indépendante. Avec, d’une part, les Français en
Algérie et, d’autre part, Mohamed Ali en Egypte, les
Ottomans craignaient de perdre le contrôle de la ré­gion : ils envoyèrent leurs troupes en Libye.
A cette époque, la confrérie des Senoussis exerçait
une influence très forte dans le pays. Elle avait été fondée par Sayid Mohammed Ibn Ali as Senoussi,
un Algérien qui, après avoir étudié dans son pays et
au Maroc, alla prêcher sa vision de l’islam en Tunisie
et en Libye. Au début du XIXe siècle, Senoussi com­mençait à faire de nombreux adeptes, mais n’était pas bien perçu par certaines autorités religieuses ot­tomanes qu’il critiquait dans ses prêches. Après un
passage en Egypte et à la Mecque, Senoussi décida de s’exiler définitivement en Cyrénaïque, dans l’est
de la Libye.
Sa confrérie s’y développa et organisa la vie dans la
région, y percevant des taxes, résolvant les conflits
entre les tribus, etc. Elle possédait même sa pro-pre armée et proposait ses services pour escorter les caravanes de commerçants passant par là. Fina­lement, cette confrérie des Senoussis devint le gou­vernement de fait de la Cyrénaïque, étendant même
son influence jusque dans le nord du Tchad. Mais
ensuite, les puissances coloniales européennes s’im­plantèrent en Afrique, divisant la partie sub-saha­rienne du continent. Cela eut un impact négatif pour les Senoussis. L’invasion de la Libye par l’Italie en­tama aussi sérieusement l’hégémonie de la confrérie dans la région.
En 2008, l’Italie a versé des compensations à la Libye pour les crimes coloniaux. La colonisation avait été à ce point terrible? Ou bien Berlusconi voulait se faire bien voir pour conclure des accords commerciaux avec
Kadhafi ?
La colonisation de la Libye fut atroce. Au début du XXe siècle, un groupe fasciste commença à diffuser une propagande prétendant que l’Italie, vaincue par l’armée éthiopienne à la bataille d’Adoua en 1896, devait rétablir la primauté de l’homme blanc sur le continent noir. Il fallait laver la grande nation civilisée
de l’affront infligé par les barbares. Cette propagande affirmait que la Libye était un pays sauvage, habité
par quelques nomades arriérés et qu’il conviendrait aux Italiens de s’installer dans cette région agréable, avec son paysage de carte postale.
L’invasion de la Libye déboucha sur la guerre italo­
turque de 1911, un conflit particulièrement sanglant
qui se solda par la victoire de l’Italie un an plus tard. Cependant, la puissance européenne ne contrôlait que la région de la Tripolitaine et devait faire face à une résistance tenace dans le reste du pays, particu­lièrement dans la Cyrénaïque. Le clan des Senoussis
y appuyait Omar Al-Mokhtar qui dirigea une lutte de guérilla remarquable dans les montagnes. Il infligea
de sérieux dégâts à l’armée italienne pourtant mieux équipée et supérieure en nombre.
Finalement, au début des années trente, l’Italie de
Mussolini prit des mesures radicales pour éliminer la
résistance. La répression devint extrêmement féroce et l’un de ses principaux bouchers, le général Ro­dolfo Graziani écrivit : « Les soldats italiens étaient convaincus qu’ils étaient investis d’une mission no­ble et civilisatrice. (…) Ils se devaient de remplir ce devoir humain quel qu’en fût le prix. (…) Si les Li­byens ne se convainquent pas du bien-fondé de ce qui leur est proposé, alors les Italiens devront mener une lutte continuelle contre eux et pourront détruire tout le peuple libyen pour parvenir à la paix, la paix des cimetières… ».
En 2008, Silvio Berlusconi a payé des compensations à la Libye pour ces crimes coloniaux. C’était bien sûr une démarche intéressée : Berlusconi voulait bien se
faire voir de Kadhafi pour conclure des partenariats
économiques. Néanmoins, on peut dire que le peu­ple libyen a terriblement souffert du colonialisme. Et parler de génocide ne serait pas exagéré.
Comment la Libye gagna-t-elle son indépendance?
Pendant que les colons italiens réprimaient la résis­tance en Cyrénaïque, le chef des Senoussis, Idriss, s’exila en Egypte pour négocier avec les Britanni­ques. Après la Seconde Guerre mondiale, l’empire colonial européen fut progressivement démantelé et la Libye devint indépendante en 1951. Appuyé par la Grande-Bretagne, Idriss prit le pouvoir. Pourtant,
une partie de la bourgeoisie libyenne, influencée par
le nationalisme arabe qui se développait au Caire,
souhaitait que la Libye soit rattachée à l’Egypte. Mais
les puissances impérialistes ne voulaient pas voir se développer une grande nation arabe. Elles appuyè­rent donc l’indépendance de la Libye en y plaçant leur marionnette, Idriss.
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Le roi Idriss répondit-il aux attentes?
Tout à fait. A l’indépendance, les trois régions qui constituent la Libye – la Tripolitaine, le Fezzan et la
Cyrénaïque -se sont retrouvées unifiées dans un système fédéral. Mais il faut savoir que le territoire
libyen est trois fois plus grand que la France. A cause du manque d’infrastructures, les limites de ce terri­toire n’ont pu être clairement définies qu’après l’in­vention de l’avion. Et en 1951, le pays ne comptait qu’un million d’habitants. De plus, les trois régions
nouvellement unifiées avaient une culture et une histoire très différentes. Enfin, le pays manquait de
routes permettant aux régions de communiquer. En fait, la Libye était à un stade très arriéré, ce n’était pas une véritable nation.
Pouvez-vous préciser ce concept?
L’Etat-nation est un concept lié à l’apparition de la bourgeoisie et du capitalisme. En Europe, durant le moyen-âge, la bourgeoisie capitaliste souhaitait dé­velopper son commerce sur une échelle aussi lar­ge que possible, mais était freinée par toutes les contraintes du système féodal. Les territoires étaient morcelés en de nombreuses petites entités, ce qui imposait aux commerçants de payer un grand nom­bre de taxes pour livrer une marchandise d’un en-droit à un autre. Sans compter les divers privilèges dont il fallait s’acquitter auprès des seigneurs féo­daux. Toutes ces entraves ont été supprimées par les révolutions bourgeoises capitalistes qui ont permis la création d’Etats-nations avec de grands marchés nationaux sans entraves.
Mais la nation libyenne a été créée alors qu’elle était
encore à un stade précapitaliste. Elle manquait d’in­frastructures, une grande partie de la population était nomade et impossible à contrôler, les divisions étaient très fortes au sein de la société, l’esclavage était encore pratiqué… De plus, le roi Idriss n’avait aucun projet pour développer le pays. Il était totale­ment dépendant des aides US et britanniques.
Pourquoi la Grande-Bretagne et les Etats-Unis le soutenaient-ils? Le pétrole?
En 1951, le pétrole libyen n’avait pas encore été dé­
couvert. Mais les Anglo-Saxons avaient des bases
militaires dans ce pays qui occupe une position stra­tégique pour le contrôle de la mer Rouge et de la
Méditerranée.
ker Hunt, découvrit le pétrole libyen. A l’époque, le
pétrole arabe se vendait aux alentours de 90 cents le
baril. Mais le pétrole libyen était acheté à 30 cents le
baril tellement ce pays était arriéré. C’était peut-être le plus misérable d’Afrique.
De l’argent rentrait pourtant grâce au pétrole. A quoi servait-il?
Le roi Idriss et son clan, les Senoussis, s’enrichis­saient personnellement. Ils redistribuaient égale­ment une partie des revenus pétroliers aux chefs des autres tribus pour apaiser les tensions. Une petite élite s’est développée grâce au commerce du pétrole et quelques infrastructures ont été construites, prin­cipalement sur la côte méditerranéenne, la partie la plus intéressante pour commercer avec l’extérieur. Mais les zones rurales dans le cœur du pays res­taient extrêmement pauvres et des tas de miséreux s’amassaient dans des bidonvilles autour des cités.
Cela a continué jusqu’en 1969, quand trois officiers ont renversé le roi. Parmi eux, Kadhafi.
Comment se fait-il que la révolution soit venue
d’officiers de l’armée ?
Dans un pays profondément marqué par les divisions tribales, l’armée était en fait la seule institution na­tionale. La Libye n’existait pas en tant que telle sauf à travers cette armée. A côté de ça, les Senoussis du
roi Idriss possédaient leur propre milice. Mais dans
l’armée nationale, les jeunes Libyens issus des diffé­rentes régions et tribus pouvaient se retrouver.
Kadhafi a d’abord évolué au sein d’un groupe nas­sériste, mais lorsqu’il a compris que cette formation ne serait pas capable de renverser la monarchie, il
s’est engagé dans l’armée. Les trois officiers qui ont destitué le roi Idriss étaient très influencés par Nas­ser. Gamal Abdel Nasser était lui-même un officier
de l’armée égyptienne qui renversa le roi Farouk. Inspiré par le socialisme, Nasser s’opposait à l’ingé­rence des puissances néocoloniales et prônait l’unité du monde arabe. Il nationalisa d’ailleurs le canal de Suez, jusque là géré par la France et la Grande-Bre­tagne, s’attirant les foudres et les bombardements de l’Occident en 1956. Le panarabisme révolutionnaire de Nasser avait eu un effet important en Libye, notamment dans l’ar­
mée et sur Kadhafi. Les officiers libyens auteurs du
coup d’Etat de 1969 suivirent le même agenda que Nasser.
Ce n’est qu’en 1954 qu’un riche Texan, Nelson Bun­
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Quels furent les effets de la révolution en Libye?
Kadhafi avait deux options. Soit laisser le pétrole li­byen aux mains des compagnies occidentales com­me l’avait fait le roi Idriss. La Libye serait alors deve­nue comme ces monarchies pétrolières du Golfe où l’esclavage est encore pratiqué, où les femmes n’ont aucun droit et où des architectes européens peuvent s’éclater à construire des tours farfelues avec des budgets astronomiques qui proviennent en fait des richesses des peuples arabes. Soit suivre une voie
indépendante des puissances néocoloniales. Kadhafi
a choisi cette deuxième option, il a nationalisé le pé­trole libyen, provoquant la colère des impérialistes.
Dans les années 50, une blague circulait à la Mai-son Blanche, au sein de l’administration Eisenhower qui se développa ensuite en véritable théorie poli­tique sous Reagan. Comment distinguer les bons des mauvais Arabes? Un bon Arabe fait ce que les Etats-Unis lui disent. En échange, il reçoit des avi­ons, est autorisé à déposer son argent en Suisse, est invité à Washington, etc. Eisenhower et Reagan nommaient ces bons Arabes : les rois d’Arabie Saou­dite et de Jordanie, les cheikhs et émirs du Koweït et
du Golfe, le Shah d’Iran, le roi du Maroc et bien-sûr,
le roi Idriss de Libye. Les mauvais Arabes? Ceux qui
n’obéissaient pas à Washington : Nasser, Kadhafi,
Saddam plus tard…
Tout de même, Kadhafi n’est pas très…
Kadhafi n’est pas un mauvais Arabe parce qu’il fait
tirer sur la foule. On fait la même chose en Arabie Saoudite ou au Bahreïn et les dirigeants de ces pays
reçoivent tous les honneurs de l’Occident. Kadhafi
est un mauvais Arabe parce qu’il a nationalisé le pé­trole libyen que les compagnies occidentales consi­déraient – jusqu’à la révolution de 69 – comme leur appartenant. Ce faisant, Kadhafi a apporté des chan­gements positifs en Libye, au niveau des infrastruc­tures, de l’éducation, de la santé, de la condition des femmes, etc.
Bon, Kadhafi renverse la monarchie,
nationalise le pétrole, s’oppose aux puissances impériales et apporte des changements positifs en Libye. Pourtant, quarante ans plus tard, c’est un dictateur corrompu, qui réprime l’opposition et qui ouvre à nouveau les portes du pays aux compagnies occidentales. Comment expliquer ce changement?
Dès le départ, Kadhafi s’est opposé aux grandes
puissances coloniales et a généreusement soutenu divers mouvements de libération dans le monde. Je
trouve qu’il a été très bien pour ça. Mais pour être
complet, il faut aussi préciser que le colonel était
anticommuniste. En 1971 par exemple, il fit dérouter
vers le Soudan un avion transportant des dissidents communistes soudanais qui furent aussitôt exécutés par le président Nimeyri.
En fait, Kadhafi n’a jamais été un grand visionnaire.
Sa révolution était une révolution de nationaliste bourgeois et il a instauré en Libye un capitalisme d’Etat. Pour comprendre comment son régime est parti à la dérive, nous devons analyser le contexte qui n’a pas joué en sa faveur, mais aussi les erreurs personnelles du colonel.
Tout d’abord, nous avons vu que Kadhafi était parti
de rien en Libye. Le pays était très arriéré. Il n’y avait donc pas de gens éduqués ou une forte classe ouvrière pour appuyer la révolution. La plupart des personnes ayant reçu une éducation faisaient partie de l’élite qui bradait les richesses libyennes aux puis­sances néocoloniales. Evidemment, ces gens n’al­laient pas soutenir la révolution et la plupart d’entre eux quittèrent le pays pour organiser l’opposition à l’étranger.
De plus, les officiers libyens qui ont renversé le roi Idriss étaient très influencés par Nasser. L’Egypte et
la Libye prévoyait d’ailleurs de nouer un partena­
riat stratégique. Mais la mort de Nasser en 1970 fit
tomber le projet à l’eau et l’Egypte devint un pays contre-révolutionnaire, aligné sur l’Ouest. Le nou­veau président égyptien, Anouar al-Sadate, se rap­procha des Etats-Unis, libéralisa progressivement
l’économie et s’allia avec Israël. Un bref conflit éclata
même avec la Libye en 1977. Imaginez la situation
dans laquelle se trouvait Kadhafi : le pays qui l’avait
inspiré et avec lequel il devait conclure une alliance capitale devenait soudainement son ennemi!
Un autre élément contextuel a joué en défaveur de la révolution libyenne : la baisse importante du cours du pétrole dans les années 80. En 1973, dans le ca­dre de la guerre israélo-arabe, les pays producteurs de pétrole décidèrent d’un embargo, faisant grimper
en flèche le prix du baril. Cet embargo provoqua le
premier grand transfert de richesses du Nord vers le Sud. Mais dans les années 80, eut lieu ce qu’on pour­rait appeler une contre-révolution pétrolière orches­
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trée par Reagan et les Saoudiens. L’Arabie Saoudite augmenta considérablement sa production de pétro­le et inonda le marché, provoquant une chute radi­cale des prix. Le baril passa de 35 dollars le baril à 8 dollars.
L’Arabie Saoudite ne se tirait-elle pas une balle dans le pied?
Cela eut en effet un impact négatif sur l’économie saoudienne. Mais le pétrole n’est pas le plus im­portant pour l’Arabie Saoudite. Sa relation avec les Etats-Unis prime avant tout, car c’est le soutien de Washington qui permet à la dynastie saoudienne de se maintenir au pouvoir.
Ce raz-de-marée pétrolier eut des conséquences ca­tastrophiques pour de nombreux pays producteurs de pétrole qui s’endettèrent. Et tout cela se produisit dix années seulement après la montée au pouvoir de
Kadhafi. Le dirigeant libyen, parti de rien, voyait en
plus les seuls moyens dont il disposait pour construi­re quelque chose, fondre comme neige au soleil avec la chute des cours du pétrole. Notez également que cette contre-révolution pétro­lière accéléra la chute de l’URSS, alors empêtrée en Afghanistan. Avec la disparition du bloc soviétique, la Libye perdait son principal soutien politique et se retrouva très isolée sur la scène internationale. Iso­lement d’autant plus grand que l’administration Rea­gan avait placé la Libye sur la liste des Etats-terroris­tes et imposé toute une série de sanctions.
Qu’en est-il des erreurs commises par
Kadhafi ?
Comme je l’ai dit, ce n’était pas un grand visionnaire. La théorie développée autour de son livre vert est un mélange d’anti-impérialisme, d’islamisme, de natio­nalisme, de capitalisme d’Etat et d’autres choses en­
core. Outre son manque de vision politique, Kadhafi
a d’abord commis une grave erreur en attaquant le Tchad dans les années 70. Le Tchad est le cinquième plus grand pays d’Afrique et le colonel, considérant sans doute que la Libye était trop petite pour ses am­bitions mégalomaniaques, a annexé la bande d’Ao­zou. Il est vrai qu’historiquement, la confrérie des
Senoussis exerçait son influence jusque dans cette
région. Et en 1935, le ministre français des Affaires
étrangères, Pierre Laval, voulut acheter Mussolini en lui proposant la bande d’Aozou. Mais finalement, Mussolini se rapprocha d’Hitler et l’accord resta let­tre morte.
Kadhafi a néanmoins voulu annexer ce territoire et s’est livré à une lutte d’influence avec Paris dans cet­te ancienne colonie française. Finalement, les Etats-Unis, la France, l’Egypte, le Soudan et d’autres for­ces réactionnaires de la région, ont soutenu l’armée tchadienne qui mit en déroute les troupes libyen­nes. Des milliers de soldats et d’importantes quanti­tés d’armes furent capturés. Le président du Tchad,
Hissène Habré, vendit ces soldats à l’administration
Reagan. Et la CIA les utilisa comme mercenaires au Kenya et en Amérique latine.
Mais la plus grande erreur de la révolution libyenne
est d’avoir tout misé sur les ressources pétrolières. En effet, les ressources humaines sont la plus grande richesse d’un pays. Vous ne pouvez pas réussir une révolution si vous ne développez pas l’harmonie na­tionale, la justice sociale et une juste répartition des richesses. Or, le colonel n’a jamais supprimé les discriminations ancestrales en Libye. Comment mobiliser la popula­tion si vous ne montrez pas aux Libyens que, quel­que soit leur appartenance ethnique ou tribale, tous
sont égaux et peuvent œuvrer ensemble pour le bien
de la nation? La majorité de la population libyenne est arabe, parle la même langue et partage la même religion. La diversité ethnique n’est pas très impor­tante. Il était possible d’abolir les discriminations pour mobiliser la population.
Kadhafi a également été incapable d’éduquer le peu­ple libyen sur les enjeux de la révolution. Il n’a pas élevé le niveau de conscience politique de ses ci­toyens et n’a pas développé de parti pour appuyer la révolution.
Pourtant, dans la foulée de son livre vert de 1975, il instaure des comités populaires, sorte de démocratie directe.
Cette tentative de démocratie directe était influencée par des concepts marxistes-léninistes. Mais ces co­mités populaires en Libye ne s’appuyaient sur aucune analyse politique, aucune idéologie claire. Ce fut un
échec. Kadhafi n’a pas non plus développé de parti
politique pour appuyer sa révolution. Finalement, il s’est coupé du peuple. La révolution libyenne est de-venue le projet d’une seule personne. Tout tournait autour de ce leader charismatique déconnecté de la réalité. Et lorsque le fossé se creuse entre un diri­geant et son peuple, la sécurité et la répression vien­nent combler le vide. Les excès se sont multipliés, la
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corruption s’est développée de manière importante et les divisions tribales se sont cristallisées.
Aujourd’hui, ces divisions resurgissent dans la crise libyenne. Il y a bien sûr une partie de la jeunesse en Libye qui est fatiguée de la dictature et qui est in­
fluencée par les événements en Tunisie et en Egypte. Mais ces sentiments populaires sont instrumentali­sés par l’opposition dans l’est du pays qui réclame sa part du gâteau, la répartition des richesses étant
très inégale sous le régime de Kadhafi. Bientôt, les
véritables contradictions vont apparaître au grand jour.
On ne sait d’ailleurs pas grand-chose sur ce mou­vement d’opposition. Qui sont-ils? Quel est leur programme? S’ils voulaient vraiment mener une ré­volution démocratique, pourquoi ont-ils ressorti les drapeaux du roi Idriss, symboles d’un temps où la Cyrénaïque était la province dominante du pays? Ont-ils demandé leur avis aux autres Libyens? Peut­on parler de mouvement démocratique lorsque ces opposants massacrent les Noirs de la région? Si vous faites partie de l’opposition d’un pays, que vous êtes patriotique et que vous souhaitez renverser votre gouvernement, vous tentez cela correctement. Vous ne créez pas une guerre civile dans votre propre pays et vous ne lui faites pas courir le risque d’une balkanisation.
Selon vous, il s’agirait donc plus d’une guerre civile résultant des contradictions entre clans libyens?
C’est pire, je pense. Il y a déjà eu des contradictions entre les tribus, mais elles n’ont jamais pris une telle ampleur. Ici, les Etats-Unis alimentent ces tensions
afin de pouvoir intervenir militairement en Libye.
Dès les premiers jours de l’insurrection, la secrétaire
d’Etat Hillary Clinton a proposé d’apporter des armes
aux opposants. Dans un premier temps, l’opposition organisée sous le Conseil National a refusé toute in­gérence des puissances étrangères, car elle savait que cela jetterait le discrédit sur son mouvement.
Mais aujourd’hui, certains opposants en appellent à
une intervention armée.
Depuis que le conflit a éclaté, le président Obama a
dit envisager toutes les options possibles et le sénat US appelle la communauté internationale à décréter une zone de non-vol au-dessus du territoire libyen, ce qui serait un véritable acte de guerre. De plus,
le porte-avion nucléaire USS Enterprise, positionné dans le golfe d’Aden pour combattre la piraterie, est remonté jusqu’aux côtes libyennes. Deux navires amphibies, l’USS Kearsage et l’USS Ponce, avec à
leur bord plusieurs milliers de marines et des flottes
d’hélicoptère de combat, se sont également position­
nés dans la Méditerranée.
La semaine passée, Louis Michel, l’ancien commis­saire européen au Développement et à l’Aide huma­nitaire de l’Union Européenne, s’est demandé avec force sur un plateau de télévision quel gouvernement aurait le courage de défendre devant son parlement
la nécessité d’intervenir militairement en Libye. Mais Louis Michel n’a jamais appelé à une telle interven­tion en Egypte ou à Bahreïn. Pourquoi?
La répression n’est-elle pas plus violente en Libye?
La répression était très violente en Egypte, mais l’Otan n’a jamais positionné des navires de guerre le
long des côtes égyptiennes pour menacer Moubarak.
On l’a tout juste appelé à trouver une issue démo­cratique!
Pour la Libye, il faut être très prudent avec les in­formations qui nous parviennent. Un jour, on parle de 2000 morts et le lendemain, le bilan est revu à
300. On a aussi dit dès le début de la crise que Kad­hafi avait bombardé son propre peuple, mais l’ar­mée russe, qui surveille la situation par satellite, a
officiellement démenti cette information. Si l’Otan
se prépare à intervenir militairement en Libye, nous pouvons être sûrs que les médias dominants vont diffuser la propagande de guerre habituelle.
En fait, la même chose s’est passée en Roumanie avec Ceausescu. Le soir du réveillon de Noël 1989, le premier ministre belge Wilfried Martens a fait un dis­cours à la télévision. Il a prétendu que les forces de sécurité de Ceausescu venaient de tuer 12000 per­sonnes. C’était faux. Les images du fameux charnier de Timisoara ont également fait le tour du monde. Elles étaient censées démontrer la violence aveugle
du président roumain. Mais il s’est avéré plus tard
que tout cela était une mise en scène : des cada­vres avaient été sortis de la morgue et placé dans des fosses pour impressionner les journalistes. On a aussi dit que les communistes avaient empoisonné l’eau, que des mercenaires syriens et palestiniens étaient présents en Roumanie ou bien encore que
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Ceausescu avait formé des orphelins pour en faire des machines à tuer. C’était de la pure propagande pour déstabiliser le régime.
Finalement, Ceausescu et sa femme furent tués après un simulacre de procès qui dura 55 minutes.
Bien sûr, tout comme Kadhafi, le président roumain n’était pas un enfant de chœur. Mais que s’est-il
passé depuis? La Roumanie est devenue une semi­
colonie de l’Europe. La main d’œuvre bon marché y
est exploitée. De nombreux services ont été priva­
tisés au profit des compagnies occidentales et sont
hors de prix pour une grande partie de la population. Et maintenant, chaque année, des tas de Roumains vont pleurer sur la tombe de Ceausescu. La dictature était une chose terrible, mais depuis que le pays a été économiquement détruit, c’est pire!
Pourquoi les Etats-Unis voudraient-ils
renverser Kadhafi ? Depuis une dizaine
d’années, le colonel est devenu à nouveau fréquentable pour l’Occident et a privatisé une
grande partie de l’économie libyenne au profit
des compagnies occidentales.
Il faut analyser tous ces événements à la lumière des nouveaux rapports de force dans le monde. Les puis­sances impérialistes sont en déclin alors que d’autres forces sont en plein essor. Récemment, la Chine a proposé de racheter la dette portugaise! En Grèce, la population est de plus en plus hostile à cette Union Européenne qu’elle perçoit comme une couverture de l’impérialisme allemand. Les mêmes sentiments se développent dans les pays de l’Est. Par ailleurs, les Etats-Unis ont attaqué l’Irak pour s’emparer du
pétrole mais au final, seule une compagnie US en profite, le reste étant exploité par des compagnies
malaisiennes et chinoises. Bref, l’impérialisme est en crise.
Par ailleurs, la révolution tunisienne a fortement sur-
pris l’Occident. Et la chute de Moubarak encore plus.
Washington tente de récupérer ces mouvements po­pulaires, mais le contrôle lui échappe. En Tunisie,
le premier ministre Mohamed Ghannouchi, un pur
produit de la dictature Ben Ali, était censé assurer la
transition et donner l’illusion d’un changement. Mais
la détermination du peuple l’a contraint à démission­ner. En Egypte, les Etats-Unis comptent sur l’armée
pour maintenir en place un système acceptable. Mais des informations me sont parvenues confirmant que
dans les innombrables casernes militaires dissémi­
nées à travers le pays, de jeunes officiers s’organi-sent en comités révolutionnaires par solidarité avec le peuple égyptien. Ils auraient même fait arrêter
certains officiers associés au régime de Moubarak.
La région pourrait échapper au contrôle des Etats-Unis. Intervenir en Libye permettrait donc à Washing­ton de briser ce mouvement révolutionnaire et d’évi­ter qu’il ne s’étende au reste du monde arabe et à l’Afrique. Depuis une semaine, des jeunes se révol­tent au Burkina-Faso mais les médias n’en parlent pas. Pas plus que des manifestations en Irak.
L’autre danger pour les Etats-Unis est de voir émer­ger des gouvernements anti-impérialistes en Tunisie
et en Egypte. Dans ce cas, Kadhafi ne serait plus
isolé et pourrait revenir sur les accords conclus avec l’Occident. Libye, Egypte et Tunisie pourraient s’unir et former un bloc anti-impérialiste. Avec toutes les ressources dont ils disposent, notamment les impor­
tantes réserves de devises étrangères de Kadhafi,
ces trois pays pourraient devenir une puissance im­portante de la région. Probablement plus importante que la Turquie.
Pourtant, Kadhafi avait soutenu Ben Ali
lorsque le peuple tunisien s’est révolté.
Cela montre à quel point il est faible, isolé et décon­necté de la réalité. Mais les rapports de force chan­geants dans la région pourraient modifier la donne. Kadhafi pourrait changer son fusil d’épaule, ce ne
serait pas la première fois.
Comment pourrait évoluer la situation en Libye?
Les puissances occidentales et ce soi-disant mouve­ment d’opposition ont rejeté la proposition de mé­diation de Chavez. Ce qui laisse entendre qu’ils ne veulent pas d’issue pacifique au conflit. Mais les ef­fets d’une intervention de l’Otan seront désastreux. On a vu ce que cela a donné au Kosovo ou en Afgha­nistan.
De plus, une agression militaire pourrait favoriser l’entrée en Libye de groupes islamistes qui pour­raient s’emparer d’importants arsenaux sur place.
Al-Qaïda pourrait s’infiltrer et faire de la Libye un
deuxième Irak. Il y a d’ailleurs déjà des groupes ar­més au Niger que personne ne parvient à contrô­
ler. Leur influence pourrait s’étendre à la Libye, au Tchad, au Mali, à l’Algérie… En fait, en préparant une
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intervention militaire, l’impérialisme est en train de s’ouvrir les portes de l’enfer!
En conclusion, le peuple libyen mérite mieux que ce mouvement d’opposition qui plonge le pays dans le chaos. Il lui faudrait un véritable mouvement dé­
mocratique pour remplacer le régime de Kadhafi et
instaurer la justice sociale. En tout cas, les Libyens ne méritent pas une agression militaire. Les forces impérialistes en déroute semblent pourtant préparer une offensive contre-révolutionnaire dans le monde arabe. Attaquer la Libye est leur solution d’urgence.
Mais cela leur retomberait sur les pieds.
Source : www.michelcollon.info
Mohamed Hassan* est un spécialiste de la géopoli­tique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethio­pie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publi­que à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et mu­sulman.
Libye :
Depuis trois semaines, des affrontements opposent
les troupes fidèles au colonel Kadhafi à des forces d’opposition issues de l’est du pays. Après Ben Ali et Moubarak, Kadhafi sera-t-il le prochain dictateur à tomber? Ce qui se passe en Libye est-il sembla­ble aux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte? Comment comprendre les frasques et les retourne­ments de veste du colonel? Pourquoi l’Otan se pré­pare-t-elle à la guerre? Comment expliquer la dif­férence entre un bon Arabe et un mauvais Arabe? Dans ce nouveau chapitre de notre série Compren­dre le monde musulman, Mohamed Hassan répond
aux questions d’Investig’Action…
Interview : Grégoire Lalieu & Michel Collon
7 mars 2011
Après la Tunisie et l’Egypte, la révolution arabe aurait-elle gagné la Libye?
Ce qui se passe actuellement en Libye est différent. En Tunisie et en Egypte, le manque de libertés était flagrant. Mais ce sont les conditions sociales déplo­rables qui ont véritablement poussé les jeunes à la révolte. Tunisiens et Egyptiens n’avaient aucune possibilité d’entrevoir un avenir.
En Libye, le régime de Mouammar Kadhafi est cor­rompu, monopolise une grande partie des richesses et a toujours réprimé sévèrement toute contesta­
tion. Mais les conditions sociales des Libyens sont
meilleures que dans les pays voisins. L’espérance de vie en Libye est plus importante que dans le reste de l’Afrique. Les systèmes de santé et d’éducation sont convenables. La Libye est d’ailleurs l’un des premiers
pays africains à avoir éradiqué la malaria. Même s’il
y a de fortes inégalités dans la répartition des riches­ses, le PIB par habitant est d’environ 11000 dollars. Un des plus élevés du monde arabe. Vous ne re­trouvez donc pas en Libye les mêmes conditions ob­jectives qui ont conduit aux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte.
Comment expliquez-vous alors ce qui se passe en Libye?
Pour bien comprendre les événements actuels, nous devons les replacer dans leur contexte historique. La Libye était autrefois une province ottomane. En 1830, la France s’empara de l’Algérie. Par ailleurs,
le gouverneur égyptien Mohamed Ali, sous tutelle de
l’Empire ottoman, menait une politique de plus en
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révolte populaire, guerre civile ou agression militaire ?
plus indépendante. Avec, d’une part, les Français en
Algérie et, d’autre part, Mohamed Ali en Egypte, les
Ottomans craignaient de perdre le contrôle de la ré­gion : ils envoyèrent leurs troupes en Libye.
A cette époque, la confrérie des Senoussis exerçait
une influence très forte dans le pays. Elle avait été fondée par Sayid Mohammed Ibn Ali as Senoussi,
un Algérien qui, après avoir étudié dans son pays et
au Maroc, alla prêcher sa vision de l’islam en Tunisie
et en Libye. Au début du XIXe siècle, Senoussi com­mençait à faire de nombreux adeptes, mais n’était pas bien perçu par certaines autorités religieuses ot­tomanes qu’il critiquait dans ses prêches. Après un
passage en Egypte et à la Mecque, Senoussi décida de s’exiler définitivement en Cyrénaïque, dans l’est
de la Libye.
Sa confrérie s’y développa et organisa la vie dans la
région, y percevant des taxes, résolvant les conflits
entre les tribus, etc. Elle possédait même sa pro-pre armée et proposait ses services pour escorter les caravanes de commerçants passant par là. Fina­lement, cette confrérie des Senoussis devint le gou­vernement de fait de la Cyrénaïque, étendant même
son influence jusque dans le nord du Tchad. Mais
ensuite, les puissances coloniales européennes s’im­plantèrent en Afrique, divisant la partie sub-saha­rienne du continent. Cela eut un impact négatif pour les Senoussis. L’invasion de la Libye par l’Italie en­tama aussi sérieusement l’hégémonie de la confrérie dans la région.
En 2008, l’Italie a versé des compensations à la Libye pour les crimes coloniaux. La colonisation avait été à ce point terrible? Ou bien Berlusconi voulait se faire bien voir pour conclure des accords commerciaux avec
Kadhafi ?
La colonisation de la Libye fut atroce. Au début du XXe siècle, un groupe fasciste commença à diffuser une propagande prétendant que l’Italie, vaincue par l’armée éthiopienne à la bataille d’Adoua en 1896, devait rétablir la primauté de l’homme blanc sur le continent noir. Il fallait laver la grande nation civilisée
de l’affront infligé par les barbares. Cette propagande affirmait que la Libye était un pays sauvage, habité
par quelques nomades arriérés et qu’il conviendrait aux Italiens de s’installer dans cette région agréable, avec son paysage de carte postale.
L’invasion de la Libye déboucha sur la guerre italo­
turque de 1911, un conflit particulièrement sanglant
qui se solda par la victoire de l’Italie un an plus tard. Cependant, la puissance européenne ne contrôlait que la région de la Tripolitaine et devait faire face à une résistance tenace dans le reste du pays, particu­lièrement dans la Cyrénaïque. Le clan des Senoussis
y appuyait Omar Al-Mokhtar qui dirigea une lutte de guérilla remarquable dans les montagnes. Il infligea
de sérieux dégâts à l’armée italienne pourtant mieux équipée et supérieure en nombre.
Finalement, au début des années trente, l’Italie de
Mussolini prit des mesures radicales pour éliminer la
résistance. La répression devint extrêmement féroce et l’un de ses principaux bouchers, le général Ro­dolfo Graziani écrivit : « Les soldats italiens étaient convaincus qu’ils étaient investis d’une mission no­ble et civilisatrice. (…) Ils se devaient de remplir ce devoir humain quel qu’en fût le prix. (…) Si les Li­byens ne se convainquent pas du bien-fondé de ce qui leur est proposé, alors les Italiens devront mener une lutte continuelle contre eux et pourront détruire tout le peuple libyen pour parvenir à la paix, la paix des cimetières… ».
En 2008, Silvio Berlusconi a payé des compensations à la Libye pour ces crimes coloniaux. C’était bien sûr une démarche intéressée : Berlusconi voulait bien se
faire voir de Kadhafi pour conclure des partenariats
économiques. Néanmoins, on peut dire que le peu­ple libyen a terriblement souffert du colonialisme. Et parler de génocide ne serait pas exagéré.
Comment la Libye gagna-t-elle son indépendance?
Pendant que les colons italiens réprimaient la résis­tance en Cyrénaïque, le chef des Senoussis, Idriss, s’exila en Egypte pour négocier avec les Britanni­ques. Après la Seconde Guerre mondiale, l’empire colonial européen fut progressivement démantelé et la Libye devint indépendante en 1951. Appuyé par la Grande-Bretagne, Idriss prit le pouvoir. Pourtant,
une partie de la bourgeoisie libyenne, influencée par
le nationalisme arabe qui se développait au Caire,
souhaitait que la Libye soit rattachée à l’Egypte. Mais
les puissances impérialistes ne voulaient pas voir se développer une grande nation arabe. Elles appuyè­rent donc l’indépendance de la Libye en y plaçant leur marionnette, Idriss.
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Le roi Idriss répondit-il aux attentes?
Tout à fait. A l’indépendance, les trois régions qui constituent la Libye – la Tripolitaine, le Fezzan et la
Cyrénaïque -se sont retrouvées unifiées dans un système fédéral. Mais il faut savoir que le territoire
libyen est trois fois plus grand que la France. A cause du manque d’infrastructures, les limites de ce terri­toire n’ont pu être clairement définies qu’après l’in­vention de l’avion. Et en 1951, le pays ne comptait qu’un million d’habitants. De plus, les trois régions
nouvellement unifiées avaient une culture et une histoire très différentes. Enfin, le pays manquait de
routes permettant aux régions de communiquer. En fait, la Libye était à un stade très arriéré, ce n’était pas une véritable nation.
Pouvez-vous préciser ce concept?
L’Etat-nation est un concept lié à l’apparition de la bourgeoisie et du capitalisme. En Europe, durant le moyen-âge, la bourgeoisie capitaliste souhaitait dé­velopper son commerce sur une échelle aussi lar­ge que possible, mais était freinée par toutes les contraintes du système féodal. Les territoires étaient morcelés en de nombreuses petites entités, ce qui imposait aux commerçants de payer un grand nom­bre de taxes pour livrer une marchandise d’un en-droit à un autre. Sans compter les divers privilèges dont il fallait s’acquitter auprès des seigneurs féo­daux. Toutes ces entraves ont été supprimées par les révolutions bourgeoises capitalistes qui ont permis la création d’Etats-nations avec de grands marchés nationaux sans entraves.
Mais la nation libyenne a été créée alors qu’elle était
encore à un stade précapitaliste. Elle manquait d’in­frastructures, une grande partie de la population était nomade et impossible à contrôler, les divisions étaient très fortes au sein de la société, l’esclavage était encore pratiqué… De plus, le roi Idriss n’avait aucun projet pour développer le pays. Il était totale­ment dépendant des aides US et britanniques.
Pourquoi la Grande-Bretagne et les Etats-Unis le soutenaient-ils? Le pétrole?
En 1951, le pétrole libyen n’avait pas encore été dé­
couvert. Mais les Anglo-Saxons avaient des bases
militaires dans ce pays qui occupe une position stra­tégique pour le contrôle de la mer Rouge et de la
Méditerranée.
ker Hunt, découvrit le pétrole libyen. A l’époque, le
pétrole arabe se vendait aux alentours de 90 cents le
baril. Mais le pétrole libyen était acheté à 30 cents le
baril tellement ce pays était arriéré. C’était peut-être le plus misérable d’Afrique.
De l’argent rentrait pourtant grâce au pétrole. A quoi servait-il?
Le roi Idriss et son clan, les Senoussis, s’enrichis­saient personnellement. Ils redistribuaient égale­ment une partie des revenus pétroliers aux chefs des autres tribus pour apaiser les tensions. Une petite élite s’est développée grâce au commerce du pétrole et quelques infrastructures ont été construites, prin­cipalement sur la côte méditerranéenne, la partie la plus intéressante pour commercer avec l’extérieur. Mais les zones rurales dans le cœur du pays res­taient extrêmement pauvres et des tas de miséreux s’amassaient dans des bidonvilles autour des cités.
Cela a continué jusqu’en 1969, quand trois officiers ont renversé le roi. Parmi eux, Kadhafi.
Comment se fait-il que la révolution soit venue
d’officiers de l’armée ?
Dans un pays profondément marqué par les divisions tribales, l’armée était en fait la seule institution na­tionale. La Libye n’existait pas en tant que telle sauf à travers cette armée. A côté de ça, les Senoussis du
roi Idriss possédaient leur propre milice. Mais dans
l’armée nationale, les jeunes Libyens issus des diffé­rentes régions et tribus pouvaient se retrouver.
Kadhafi a d’abord évolué au sein d’un groupe nas­sériste, mais lorsqu’il a compris que cette formation ne serait pas capable de renverser la monarchie, il
s’est engagé dans l’armée. Les trois officiers qui ont destitué le roi Idriss étaient très influencés par Nas­ser. Gamal Abdel Nasser était lui-même un officier
de l’armée égyptienne qui renversa le roi Farouk. Inspiré par le socialisme, Nasser s’opposait à l’ingé­rence des puissances néocoloniales et prônait l’unité du monde arabe. Il nationalisa d’ailleurs le canal de Suez, jusque là géré par la France et la Grande-Bre­tagne, s’attirant les foudres et les bombardements de l’Occident en 1956. Le panarabisme révolutionnaire de Nasser avait eu un effet important en Libye, notamment dans l’ar­
mée et sur Kadhafi. Les officiers libyens auteurs du
coup d’Etat de 1969 suivirent le même agenda que Nasser.
Ce n’est qu’en 1954 qu’un riche Texan, Nelson Bun­
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Quels furent les effets de la révolution en Libye?
Kadhafi avait deux options. Soit laisser le pétrole li­byen aux mains des compagnies occidentales com­me l’avait fait le roi Idriss. La Libye serait alors deve­nue comme ces monarchies pétrolières du Golfe où l’esclavage est encore pratiqué, où les femmes n’ont aucun droit et où des architectes européens peuvent s’éclater à construire des tours farfelues avec des budgets astronomiques qui proviennent en fait des richesses des peuples arabes. Soit suivre une voie
indépendante des puissances néocoloniales. Kadhafi
a choisi cette deuxième option, il a nationalisé le pé­trole libyen, provoquant la colère des impérialistes.
Dans les années 50, une blague circulait à la Mai-son Blanche, au sein de l’administration Eisenhower qui se développa ensuite en véritable théorie poli­tique sous Reagan. Comment distinguer les bons des mauvais Arabes? Un bon Arabe fait ce que les Etats-Unis lui disent. En échange, il reçoit des avi­ons, est autorisé à déposer son argent en Suisse, est invité à Washington, etc. Eisenhower et Reagan nommaient ces bons Arabes : les rois d’Arabie Saou­dite et de Jordanie, les cheikhs et émirs du Koweït et
du Golfe, le Shah d’Iran, le roi du Maroc et bien-sûr,
le roi Idriss de Libye. Les mauvais Arabes? Ceux qui
n’obéissaient pas à Washington : Nasser, Kadhafi,
Saddam plus tard…
Tout de même, Kadhafi n’est pas très…
Kadhafi n’est pas un mauvais Arabe parce qu’il fait
tirer sur la foule. On fait la même chose en Arabie Saoudite ou au Bahreïn et les dirigeants de ces pays
reçoivent tous les honneurs de l’Occident. Kadhafi
est un mauvais Arabe parce qu’il a nationalisé le pé­trole libyen que les compagnies occidentales consi­déraient – jusqu’à la révolution de 69 – comme leur appartenant. Ce faisant, Kadhafi a apporté des chan­gements positifs en Libye, au niveau des infrastruc­tures, de l’éducation, de la santé, de la condition des femmes, etc.
Bon, Kadhafi renverse la monarchie,
nationalise le pétrole, s’oppose aux puissances impériales et apporte des changements positifs en Libye. Pourtant, quarante ans plus tard, c’est un dictateur corrompu, qui réprime l’opposition et qui ouvre à nouveau les portes du pays aux compagnies occidentales. Comment expliquer ce changement?
Dès le départ, Kadhafi s’est opposé aux grandes
puissances coloniales et a généreusement soutenu divers mouvements de libération dans le monde. Je
trouve qu’il a été très bien pour ça. Mais pour être
complet, il faut aussi préciser que le colonel était
anticommuniste. En 1971 par exemple, il fit dérouter
vers le Soudan un avion transportant des dissidents communistes soudanais qui furent aussitôt exécutés par le président Nimeyri.
En fait, Kadhafi n’a jamais été un grand visionnaire.
Sa révolution était une révolution de nationaliste bourgeois et il a instauré en Libye un capitalisme d’Etat. Pour comprendre comment son régime est parti à la dérive, nous devons analyser le contexte qui n’a pas joué en sa faveur, mais aussi les erreurs personnelles du colonel.
Tout d’abord, nous avons vu que Kadhafi était parti
de rien en Libye. Le pays était très arriéré. Il n’y avait donc pas de gens éduqués ou une forte classe ouvrière pour appuyer la révolution. La plupart des personnes ayant reçu une éducation faisaient partie de l’élite qui bradait les richesses libyennes aux puis­sances néocoloniales. Evidemment, ces gens n’al­laient pas soutenir la révolution et la plupart d’entre eux quittèrent le pays pour organiser l’opposition à l’étranger.
De plus, les officiers libyens qui ont renversé le roi Idriss étaient très influencés par Nasser. L’Egypte et
la Libye prévoyait d’ailleurs de nouer un partena­
riat stratégique. Mais la mort de Nasser en 1970 fit
tomber le projet à l’eau et l’Egypte devint un pays contre-révolutionnaire, aligné sur l’Ouest. Le nou­veau président égyptien, Anouar al-Sadate, se rap­procha des Etats-Unis, libéralisa progressivement
l’économie et s’allia avec Israël. Un bref conflit éclata
même avec la Libye en 1977. Imaginez la situation
dans laquelle se trouvait Kadhafi : le pays qui l’avait
inspiré et avec lequel il devait conclure une alliance capitale devenait soudainement son ennemi!
Un autre élément contextuel a joué en défaveur de la révolution libyenne : la baisse importante du cours du pétrole dans les années 80. En 1973, dans le ca­dre de la guerre israélo-arabe, les pays producteurs de pétrole décidèrent d’un embargo, faisant grimper
en flèche le prix du baril. Cet embargo provoqua le
premier grand transfert de richesses du Nord vers le Sud. Mais dans les années 80, eut lieu ce qu’on pour­rait appeler une contre-révolution pétrolière orches­
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trée par Reagan et les Saoudiens. L’Arabie Saoudite augmenta considérablement sa production de pétro­le et inonda le marché, provoquant une chute radi­cale des prix. Le baril passa de 35 dollars le baril à 8 dollars.
L’Arabie Saoudite ne se tirait-elle pas une balle dans le pied?
Cela eut en effet un impact négatif sur l’économie saoudienne. Mais le pétrole n’est pas le plus im­portant pour l’Arabie Saoudite. Sa relation avec les Etats-Unis prime avant tout, car c’est le soutien de Washington qui permet à la dynastie saoudienne de se maintenir au pouvoir.
Ce raz-de-marée pétrolier eut des conséquences ca­tastrophiques pour de nombreux pays producteurs de pétrole qui s’endettèrent. Et tout cela se produisit dix années seulement après la montée au pouvoir de
Kadhafi. Le dirigeant libyen, parti de rien, voyait en
plus les seuls moyens dont il disposait pour construi­re quelque chose, fondre comme neige au soleil avec la chute des cours du pétrole. Notez également que cette contre-révolution pétro­lière accéléra la chute de l’URSS, alors empêtrée en Afghanistan. Avec la disparition du bloc soviétique, la Libye perdait son principal soutien politique et se retrouva très isolée sur la scène internationale. Iso­lement d’autant plus grand que l’administration Rea­gan avait placé la Libye sur la liste des Etats-terroris­tes et imposé toute une série de sanctions.
Qu’en est-il des erreurs commises par
Kadhafi ?
Comme je l’ai dit, ce n’était pas un grand visionnaire. La théorie développée autour de son livre vert est un mélange d’anti-impérialisme, d’islamisme, de natio­nalisme, de capitalisme d’Etat et d’autres choses en­
core. Outre son manque de vision politique, Kadhafi
a d’abord commis une grave erreur en attaquant le Tchad dans les années 70. Le Tchad est le cinquième plus grand pays d’Afrique et le colonel, considérant sans doute que la Libye était trop petite pour ses am­bitions mégalomaniaques, a annexé la bande d’Ao­zou. Il est vrai qu’historiquement, la confrérie des
Senoussis exerçait son influence jusque dans cette
région. Et en 1935, le ministre français des Affaires
étrangères, Pierre Laval, voulut acheter Mussolini en lui proposant la bande d’Aozou. Mais finalement, Mussolini se rapprocha d’Hitler et l’accord resta let­tre morte.
Kadhafi a néanmoins voulu annexer ce territoire et s’est livré à une lutte d’influence avec Paris dans cet­te ancienne colonie française. Finalement, les Etats-Unis, la France, l’Egypte, le Soudan et d’autres for­ces réactionnaires de la région, ont soutenu l’armée tchadienne qui mit en déroute les troupes libyen­nes. Des milliers de soldats et d’importantes quanti­tés d’armes furent capturés. Le président du Tchad,
Hissène Habré, vendit ces soldats à l’administration
Reagan. Et la CIA les utilisa comme mercenaires au Kenya et en Amérique latine.
Mais la plus grande erreur de la révolution libyenne
est d’avoir tout misé sur les ressources pétrolières. En effet, les ressources humaines sont la plus grande richesse d’un pays. Vous ne pouvez pas réussir une révolution si vous ne développez pas l’harmonie na­tionale, la justice sociale et une juste répartition des richesses. Or, le colonel n’a jamais supprimé les discriminations ancestrales en Libye. Comment mobiliser la popula­tion si vous ne montrez pas aux Libyens que, quel­que soit leur appartenance ethnique ou tribale, tous
sont égaux et peuvent œuvrer ensemble pour le bien
de la nation? La majorité de la population libyenne est arabe, parle la même langue et partage la même religion. La diversité ethnique n’est pas très impor­tante. Il était possible d’abolir les discriminations pour mobiliser la population.
Kadhafi a également été incapable d’éduquer le peu­ple libyen sur les enjeux de la révolution. Il n’a pas élevé le niveau de conscience politique de ses ci­toyens et n’a pas développé de parti pour appuyer la révolution.
Pourtant, dans la foulée de son livre vert de 1975, il instaure des comités populaires, sorte de démocratie directe.
Cette tentative de démocratie directe était influencée par des concepts marxistes-léninistes. Mais ces co­mités populaires en Libye ne s’appuyaient sur aucune analyse politique, aucune idéologie claire. Ce fut un
échec. Kadhafi n’a pas non plus développé de parti
politique pour appuyer sa révolution. Finalement, il s’est coupé du peuple. La révolution libyenne est de-venue le projet d’une seule personne. Tout tournait autour de ce leader charismatique déconnecté de la réalité. Et lorsque le fossé se creuse entre un diri­geant et son peuple, la sécurité et la répression vien­nent combler le vide. Les excès se sont multipliés, la
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corruption s’est développée de manière importante et les divisions tribales se sont cristallisées.
Aujourd’hui, ces divisions resurgissent dans la crise libyenne. Il y a bien sûr une partie de la jeunesse en Libye qui est fatiguée de la dictature et qui est in­
fluencée par les événements en Tunisie et en Egypte. Mais ces sentiments populaires sont instrumentali­sés par l’opposition dans l’est du pays qui réclame sa part du gâteau, la répartition des richesses étant
très inégale sous le régime de Kadhafi. Bientôt, les
véritables contradictions vont apparaître au grand jour.
On ne sait d’ailleurs pas grand-chose sur ce mou­vement d’opposition. Qui sont-ils? Quel est leur programme? S’ils voulaient vraiment mener une ré­volution démocratique, pourquoi ont-ils ressorti les drapeaux du roi Idriss, symboles d’un temps où la Cyrénaïque était la province dominante du pays? Ont-ils demandé leur avis aux autres Libyens? Peut­on parler de mouvement démocratique lorsque ces opposants massacrent les Noirs de la région? Si vous faites partie de l’opposition d’un pays, que vous êtes patriotique et que vous souhaitez renverser votre gouvernement, vous tentez cela correctement. Vous ne créez pas une guerre civile dans votre propre pays et vous ne lui faites pas courir le risque d’une balkanisation.
Selon vous, il s’agirait donc plus d’une guerre civile résultant des contradictions entre clans libyens?
C’est pire, je pense. Il y a déjà eu des contradictions entre les tribus, mais elles n’ont jamais pris une telle ampleur. Ici, les Etats-Unis alimentent ces tensions
afin de pouvoir intervenir militairement en Libye.
Dès les premiers jours de l’insurrection, la secrétaire
d’Etat Hillary Clinton a proposé d’apporter des armes
aux opposants. Dans un premier temps, l’opposition organisée sous le Conseil National a refusé toute in­gérence des puissances étrangères, car elle savait que cela jetterait le discrédit sur son mouvement.
Mais aujourd’hui, certains opposants en appellent à
une intervention armée.
Depuis que le conflit a éclaté, le président Obama a
dit envisager toutes les options possibles et le sénat US appelle la communauté internationale à décréter une zone de non-vol au-dessus du territoire libyen, ce qui serait un véritable acte de guerre. De plus,
le porte-avion nucléaire USS Enterprise, positionné dans le golfe d’Aden pour combattre la piraterie, est remonté jusqu’aux côtes libyennes. Deux navires amphibies, l’USS Kearsage et l’USS Ponce, avec à
leur bord plusieurs milliers de marines et des flottes
d’hélicoptère de combat, se sont également position­
nés dans la Méditerranée.
La semaine passée, Louis Michel, l’ancien commis­saire européen au Développement et à l’Aide huma­nitaire de l’Union Européenne, s’est demandé avec force sur un plateau de télévision quel gouvernement aurait le courage de défendre devant son parlement
la nécessité d’intervenir militairement en Libye. Mais Louis Michel n’a jamais appelé à une telle interven­tion en Egypte ou à Bahreïn. Pourquoi?
La répression n’est-elle pas plus violente en Libye?
La répression était très violente en Egypte, mais l’Otan n’a jamais positionné des navires de guerre le
long des côtes égyptiennes pour menacer Moubarak.
On l’a tout juste appelé à trouver une issue démo­cratique!
Pour la Libye, il faut être très prudent avec les in­formations qui nous parviennent. Un jour, on parle de 2000 morts et le lendemain, le bilan est revu à
300. On a aussi dit dès le début de la crise que Kad­hafi avait bombardé son propre peuple, mais l’ar­mée russe, qui surveille la situation par satellite, a
officiellement démenti cette information. Si l’Otan
se prépare à intervenir militairement en Libye, nous pouvons être sûrs que les médias dominants vont diffuser la propagande de guerre habituelle.
En fait, la même chose s’est passée en Roumanie avec Ceausescu. Le soir du réveillon de Noël 1989, le premier ministre belge Wilfried Martens a fait un dis­cours à la télévision. Il a prétendu que les forces de sécurité de Ceausescu venaient de tuer 12000 per­sonnes. C’était faux. Les images du fameux charnier de Timisoara ont également fait le tour du monde. Elles étaient censées démontrer la violence aveugle
du président roumain. Mais il s’est avéré plus tard
que tout cela était une mise en scène : des cada­vres avaient été sortis de la morgue et placé dans des fosses pour impressionner les journalistes. On a aussi dit que les communistes avaient empoisonné l’eau, que des mercenaires syriens et palestiniens étaient présents en Roumanie ou bien encore que
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Ceausescu avait formé des orphelins pour en faire des machines à tuer. C’était de la pure propagande pour déstabiliser le régime.
Finalement, Ceausescu et sa femme furent tués après un simulacre de procès qui dura 55 minutes.
Bien sûr, tout comme Kadhafi, le président roumain n’était pas un enfant de chœur. Mais que s’est-il
passé depuis? La Roumanie est devenue une semi­
colonie de l’Europe. La main d’œuvre bon marché y
est exploitée. De nombreux services ont été priva­
tisés au profit des compagnies occidentales et sont
hors de prix pour une grande partie de la population. Et maintenant, chaque année, des tas de Roumains vont pleurer sur la tombe de Ceausescu. La dictature était une chose terrible, mais depuis que le pays a été économiquement détruit, c’est pire!
Pourquoi les Etats-Unis voudraient-ils
renverser Kadhafi ? Depuis une dizaine
d’années, le colonel est devenu à nouveau fréquentable pour l’Occident et a privatisé une
grande partie de l’économie libyenne au profit
des compagnies occidentales.
Il faut analyser tous ces événements à la lumière des nouveaux rapports de force dans le monde. Les puis­sances impérialistes sont en déclin alors que d’autres forces sont en plein essor. Récemment, la Chine a proposé de racheter la dette portugaise! En Grèce, la population est de plus en plus hostile à cette Union Européenne qu’elle perçoit comme une couverture de l’impérialisme allemand. Les mêmes sentiments se développent dans les pays de l’Est. Par ailleurs, les Etats-Unis ont attaqué l’Irak pour s’emparer du
pétrole mais au final, seule une compagnie US en profite, le reste étant exploité par des compagnies
malaisiennes et chinoises. Bref, l’impérialisme est en crise.
Par ailleurs, la révolution tunisienne a fortement sur-
pris l’Occident. Et la chute de Moubarak encore plus.
Washington tente de récupérer ces mouvements po­pulaires, mais le contrôle lui échappe. En Tunisie,
le premier ministre Mohamed Ghannouchi, un pur
produit de la dictature Ben Ali, était censé assurer la
transition et donner l’illusion d’un changement. Mais
la détermination du peuple l’a contraint à démission­ner. En Egypte, les Etats-Unis comptent sur l’armée
pour maintenir en place un système acceptable. Mais des informations me sont parvenues confirmant que
dans les innombrables casernes militaires dissémi­
nées à travers le pays, de jeunes officiers s’organi-sent en comités révolutionnaires par solidarité avec le peuple égyptien. Ils auraient même fait arrêter
certains officiers associés au régime de Moubarak.
La région pourrait échapper au contrôle des Etats-Unis. Intervenir en Libye permettrait donc à Washing­ton de briser ce mouvement révolutionnaire et d’évi­ter qu’il ne s’étende au reste du monde arabe et à l’Afrique. Depuis une semaine, des jeunes se révol­tent au Burkina-Faso mais les médias n’en parlent pas. Pas plus que des manifestations en Irak.
L’autre danger pour les Etats-Unis est de voir émer­ger des gouvernements anti-impérialistes en Tunisie
et en Egypte. Dans ce cas, Kadhafi ne serait plus
isolé et pourrait revenir sur les accords conclus avec l’Occident. Libye, Egypte et Tunisie pourraient s’unir et former un bloc anti-impérialiste. Avec toutes les ressources dont ils disposent, notamment les impor­
tantes réserves de devises étrangères de Kadhafi,
ces trois pays pourraient devenir une puissance im­portante de la région. Probablement plus importante que la Turquie.
Pourtant, Kadhafi avait soutenu Ben Ali
lorsque le peuple tunisien s’est révolté.
Cela montre à quel point il est faible, isolé et décon­necté de la réalité. Mais les rapports de force chan­geants dans la région pourraient modifier la donne. Kadhafi pourrait changer son fusil d’épaule, ce ne
serait pas la première fois.
Comment pourrait évoluer la situation en Libye?
Les puissances occidentales et ce soi-disant mouve­ment d’opposition ont rejeté la proposition de mé­diation de Chavez. Ce qui laisse entendre qu’ils ne veulent pas d’issue pacifique au conflit. Mais les ef­fets d’une intervention de l’Otan seront désastreux. On a vu ce que cela a donné au Kosovo ou en Afgha­nistan.
De plus, une agression militaire pourrait favoriser l’entrée en Libye de groupes islamistes qui pour­raient s’emparer d’importants arsenaux sur place.
Al-Qaïda pourrait s’infiltrer et faire de la Libye un
deuxième Irak. Il y a d’ailleurs déjà des groupes ar­més au Niger que personne ne parvient à contrô­
ler. Leur influence pourrait s’étendre à la Libye, au Tchad, au Mali, à l’Algérie… En fait, en préparant une
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intervention militaire, l’impérialisme est en train de s’ouvrir les portes de l’enfer!
En conclusion, le peuple libyen mérite mieux que ce mouvement d’opposition qui plonge le pays dans le chaos. Il lui faudrait un véritable mouvement dé­
mocratique pour remplacer le régime de Kadhafi et
instaurer la justice sociale. En tout cas, les Libyens ne méritent pas une agression militaire. Les forces impérialistes en déroute semblent pourtant préparer une offensive contre-révolutionnaire dans le monde arabe. Attaquer la Libye est leur solution d’urgence.
Mais cela leur retomberait sur les pieds.
Source : www.michelcollon.info
Mohamed Hassan* est un spécialiste de la géopoli­tique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethio­pie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publi­que à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et mu­sulman.
Libye :
Depuis trois semaines, des affrontements opposent
les troupes fidèles au colonel Kadhafi à des forces d’opposition issues de l’est du pays. Après Ben Ali et Moubarak, Kadhafi sera-t-il le prochain dictateur à tomber? Ce qui se passe en Libye est-il sembla­ble aux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte? Comment comprendre les frasques et les retourne­ments de veste du colonel? Pourquoi l’Otan se pré­pare-t-elle à la guerre? Comment expliquer la dif­férence entre un bon Arabe et un mauvais Arabe? Dans ce nouveau chapitre de notre série Compren­dre le monde musulman, Mohamed Hassan répond
aux questions d’Investig’Action…
Interview : Grégoire Lalieu & Michel Collon
7 mars 2011
Après la Tunisie et l’Egypte, la révolution arabe aurait-elle gagné la Libye?
Ce qui se passe actuellement en Libye est différent. En Tunisie et en Egypte, le manque de libertés était flagrant. Mais ce sont les conditions sociales déplo­rables qui ont véritablement poussé les jeunes à la révolte. Tunisiens et Egyptiens n’avaient aucune possibilité d’entrevoir un avenir.
En Libye, le régime de Mouammar Kadhafi est cor­rompu, monopolise une grande partie des richesses et a toujours réprimé sévèrement toute contesta­
tion. Mais les conditions sociales des Libyens sont
meilleures que dans les pays voisins. L’espérance de vie en Libye est plus importante que dans le reste de l’Afrique. Les systèmes de santé et d’éducation sont convenables. La Libye est d’ailleurs l’un des premiers
pays africains à avoir éradiqué la malaria. Même s’il
y a de fortes inégalités dans la répartition des riches­ses, le PIB par habitant est d’environ 11000 dollars. Un des plus élevés du monde arabe. Vous ne re­trouvez donc pas en Libye les mêmes conditions ob­jectives qui ont conduit aux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte.
Comment expliquez-vous alors ce qui se passe en Libye?
Pour bien comprendre les événements actuels, nous devons les replacer dans leur contexte historique. La Libye était autrefois une province ottomane. En 1830, la France s’empara de l’Algérie. Par ailleurs,
le gouverneur égyptien Mohamed Ali, sous tutelle de
l’Empire ottoman, menait une politique de plus en
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révolte populaire, guerre civile ou agression militaire ?
plus indépendante. Avec, d’une part, les Français en
Algérie et, d’autre part, Mohamed Ali en Egypte, les
Ottomans craignaient de perdre le contrôle de la ré­gion : ils envoyèrent leurs troupes en Libye.
A cette époque, la confrérie des Senoussis exerçait
une influence très forte dans le pays. Elle avait été fondée par Sayid Mohammed Ibn Ali as Senoussi,
un Algérien qui, après avoir étudié dans son pays et
au Maroc, alla prêcher sa vision de l’islam en Tunisie
et en Libye. Au début du XIXe siècle, Senoussi com­mençait à faire de nombreux adeptes, mais n’était pas bien perçu par certaines autorités religieuses ot­tomanes qu’il critiquait dans ses prêches. Après un
passage en Egypte et à la Mecque, Senoussi décida de s’exiler définitivement en Cyrénaïque, dans l’est
de la Libye.
Sa confrérie s’y développa et organisa la vie dans la
région, y percevant des taxes, résolvant les conflits
entre les tribus, etc. Elle possédait même sa pro-pre armée et proposait ses services pour escorter les caravanes de commerçants passant par là. Fina­lement, cette confrérie des Senoussis devint le gou­vernement de fait de la Cyrénaïque, étendant même
son influence jusque dans le nord du Tchad. Mais
ensuite, les puissances coloniales européennes s’im­plantèrent en Afrique, divisant la partie sub-saha­rienne du continent. Cela eut un impact négatif pour les Senoussis. L’invasion de la Libye par l’Italie en­tama aussi sérieusement l’hégémonie de la confrérie dans la région.
En 2008, l’Italie a versé des compensations à la Libye pour les crimes coloniaux. La colonisation avait été à ce point terrible? Ou bien Berlusconi voulait se faire bien voir pour conclure des accords commerciaux avec
Kadhafi ?
La colonisation de la Libye fut atroce. Au début du XXe siècle, un groupe fasciste commença à diffuser une propagande prétendant que l’Italie, vaincue par l’armée éthiopienne à la bataille d’Adoua en 1896, devait rétablir la primauté de l’homme blanc sur le continent noir. Il fallait laver la grande nation civilisée
de l’affront infligé par les barbares. Cette propagande affirmait que la Libye était un pays sauvage, habité
par quelques nomades arriérés et qu’il conviendrait aux Italiens de s’installer dans cette région agréable, avec son paysage de carte postale.
L’invasion de la Libye déboucha sur la guerre italo­
turque de 1911, un conflit particulièrement sanglant
qui se solda par la victoire de l’Italie un an plus tard. Cependant, la puissance européenne ne contrôlait que la région de la Tripolitaine et devait faire face à une résistance tenace dans le reste du pays, particu­lièrement dans la Cyrénaïque. Le clan des Senoussis
y appuyait Omar Al-Mokhtar qui dirigea une lutte de guérilla remarquable dans les montagnes. Il infligea
de sérieux dégâts à l’armée italienne pourtant mieux équipée et supérieure en nombre.
Finalement, au début des années trente, l’Italie de
Mussolini prit des mesures radicales pour éliminer la
résistance. La répression devint extrêmement féroce et l’un de ses principaux bouchers, le général Ro­dolfo Graziani écrivit : « Les soldats italiens étaient convaincus qu’ils étaient investis d’une mission no­ble et civilisatrice. (…) Ils se devaient de remplir ce devoir humain quel qu’en fût le prix. (…) Si les Li­byens ne se convainquent pas du bien-fondé de ce qui leur est proposé, alors les Italiens devront mener une lutte continuelle contre eux et pourront détruire tout le peuple libyen pour parvenir à la paix, la paix des cimetières… ».
En 2008, Silvio Berlusconi a payé des compensations à la Libye pour ces crimes coloniaux. C’était bien sûr une démarche intéressée : Berlusconi voulait bien se
faire voir de Kadhafi pour conclure des partenariats
économiques. Néanmoins, on peut dire que le peu­ple libyen a terriblement souffert du colonialisme. Et parler de génocide ne serait pas exagéré.
Comment la Libye gagna-t-elle son indépendance?
Pendant que les colons italiens réprimaient la résis­tance en Cyrénaïque, le chef des Senoussis, Idriss, s’exila en Egypte pour négocier avec les Britanni­ques. Après la Seconde Guerre mondiale, l’empire colonial européen fut progressivement démantelé et la Libye devint indépendante en 1951. Appuyé par la Grande-Bretagne, Idriss prit le pouvoir. Pourtant,
une partie de la bourgeoisie libyenne, influencée par
le nationalisme arabe qui se développait au Caire,
souhaitait que la Libye soit rattachée à l’Egypte. Mais
les puissances impérialistes ne voulaient pas voir se développer une grande nation arabe. Elles appuyè­rent donc l’indépendance de la Libye en y plaçant leur marionnette, Idriss.
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Le roi Idriss répondit-il aux attentes?
Tout à fait. A l’indépendance, les trois régions qui constituent la Libye – la Tripolitaine, le Fezzan et la
Cyrénaïque -se sont retrouvées unifiées dans un système fédéral. Mais il faut savoir que le territoire
libyen est trois fois plus grand que la France. A cause du manque d’infrastructures, les limites de ce terri­toire n’ont pu être clairement définies qu’après l’in­vention de l’avion. Et en 1951, le pays ne comptait qu’un million d’habitants. De plus, les trois régions
nouvellement unifiées avaient une culture et une histoire très différentes. Enfin, le pays manquait de
routes permettant aux régions de communiquer. En fait, la Libye était à un stade très arriéré, ce n’était pas une véritable nation.
Pouvez-vous préciser ce concept?
L’Etat-nation est un concept lié à l’apparition de la bourgeoisie et du capitalisme. En Europe, durant le moyen-âge, la bourgeoisie capitaliste souhaitait dé­velopper son commerce sur une échelle aussi lar­ge que possible, mais était freinée par toutes les contraintes du système féodal. Les territoires étaient morcelés en de nombreuses petites entités, ce qui imposait aux commerçants de payer un grand nom­bre de taxes pour livrer une marchandise d’un en-droit à un autre. Sans compter les divers privilèges dont il fallait s’acquitter auprès des seigneurs féo­daux. Toutes ces entraves ont été supprimées par les révolutions bourgeoises capitalistes qui ont permis la création d’Etats-nations avec de grands marchés nationaux sans entraves.
Mais la nation libyenne a été créée alors qu’elle était
encore à un stade précapitaliste. Elle manquait d’in­frastructures, une grande partie de la population était nomade et impossible à contrôler, les divisions étaient très fortes au sein de la société, l’esclavage était encore pratiqué… De plus, le roi Idriss n’avait aucun projet pour développer le pays. Il était totale­ment dépendant des aides US et britanniques.
Pourquoi la Grande-Bretagne et les Etats-Unis le soutenaient-ils? Le pétrole?
En 1951, le pétrole libyen n’avait pas encore été dé­
couvert. Mais les Anglo-Saxons avaient des bases
militaires dans ce pays qui occupe une position stra­tégique pour le contrôle de la mer Rouge et de la
Méditerranée.
ker Hunt, découvrit le pétrole libyen. A l’époque, le
pétrole arabe se vendait aux alentours de 90 cents le
baril. Mais le pétrole libyen était acheté à 30 cents le
baril tellement ce pays était arriéré. C’était peut-être le plus misérable d’Afrique.
De l’argent rentrait pourtant grâce au pétrole. A quoi servait-il?
Le roi Idriss et son clan, les Senoussis, s’enrichis­saient personnellement. Ils redistribuaient égale­ment une partie des revenus pétroliers aux chefs des autres tribus pour apaiser les tensions. Une petite élite s’est développée grâce au commerce du pétrole et quelques infrastructures ont été construites, prin­cipalement sur la côte méditerranéenne, la partie la plus intéressante pour commercer avec l’extérieur. Mais les zones rurales dans le cœur du pays res­taient extrêmement pauvres et des tas de miséreux s’amassaient dans des bidonvilles autour des cités.
Cela a continué jusqu’en 1969, quand trois officiers ont renversé le roi. Parmi eux, Kadhafi.
Comment se fait-il que la révolution soit venue
d’officiers de l’armée ?
Dans un pays profondément marqué par les divisions tribales, l’armée était en fait la seule institution na­tionale. La Libye n’existait pas en tant que telle sauf à travers cette armée. A côté de ça, les Senoussis du
roi Idriss possédaient leur propre milice. Mais dans
l’armée nationale, les jeunes Libyens issus des diffé­rentes régions et tribus pouvaient se retrouver.
Kadhafi a d’abord évolué au sein d’un groupe nas­sériste, mais lorsqu’il a compris que cette formation ne serait pas capable de renverser la monarchie, il
s’est engagé dans l’armée. Les trois officiers qui ont destitué le roi Idriss étaient très influencés par Nas­ser. Gamal Abdel Nasser était lui-même un officier
de l’armée égyptienne qui renversa le roi Farouk. Inspiré par le socialisme, Nasser s’opposait à l’ingé­rence des puissances néocoloniales et prônait l’unité du monde arabe. Il nationalisa d’ailleurs le canal de Suez, jusque là géré par la France et la Grande-Bre­tagne, s’attirant les foudres et les bombardements de l’Occident en 1956. Le panarabisme révolutionnaire de Nasser avait eu un effet important en Libye, notamment dans l’ar­
mée et sur Kadhafi. Les officiers libyens auteurs du
coup d’Etat de 1969 suivirent le même agenda que Nasser.
Ce n’est qu’en 1954 qu’un riche Texan, Nelson Bun­
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Quels furent les effets de la révolution en Libye?
Kadhafi avait deux options. Soit laisser le pétrole li­byen aux mains des compagnies occidentales com­me l’avait fait le roi Idriss. La Libye serait alors deve­nue comme ces monarchies pétrolières du Golfe où l’esclavage est encore pratiqué, où les femmes n’ont aucun droit et où des architectes européens peuvent s’éclater à construire des tours farfelues avec des budgets astronomiques qui proviennent en fait des richesses des peuples arabes. Soit suivre une voie
indépendante des puissances néocoloniales. Kadhafi
a choisi cette deuxième option, il a nationalisé le pé­trole libyen, provoquant la colère des impérialistes.
Dans les années 50, une blague circulait à la Mai-son Blanche, au sein de l’administration Eisenhower qui se développa ensuite en véritable théorie poli­tique sous Reagan. Comment distinguer les bons des mauvais Arabes? Un bon Arabe fait ce que les Etats-Unis lui disent. En échange, il reçoit des avi­ons, est autorisé à déposer son argent en Suisse, est invité à Washington, etc. Eisenhower et Reagan nommaient ces bons Arabes : les rois d’Arabie Saou­dite et de Jordanie, les cheikhs et émirs du Koweït et
du Golfe, le Shah d’Iran, le roi du Maroc et bien-sûr,
le roi Idriss de Libye. Les mauvais Arabes? Ceux qui
n’obéissaient pas à Washington : Nasser, Kadhafi,
Saddam plus tard…
Tout de même, Kadhafi n’est pas très…
Kadhafi n’est pas un mauvais Arabe parce qu’il fait
tirer sur la foule. On fait la même chose en Arabie Saoudite ou au Bahreïn et les dirigeants de ces pays
reçoivent tous les honneurs de l’Occident. Kadhafi
est un mauvais Arabe parce qu’il a nationalisé le pé­trole libyen que les compagnies occidentales consi­déraient – jusqu’à la révolution de 69 – comme leur appartenant. Ce faisant, Kadhafi a apporté des chan­gements positifs en Libye, au niveau des infrastruc­tures, de l’éducation, de la santé, de la condition des femmes, etc.
Bon, Kadhafi renverse la monarchie,
nationalise le pétrole, s’oppose aux puissances impériales et apporte des changements positifs en Libye. Pourtant, quarante ans plus tard, c’est un dictateur corrompu, qui réprime l’opposition et qui ouvre à nouveau les portes du pays aux compagnies occidentales. Comment expliquer ce changement?
Dès le départ, Kadhafi s’est opposé aux grandes
puissances coloniales et a généreusement soutenu divers mouvements de libération dans le monde. Je
trouve qu’il a été très bien pour ça. Mais pour être
complet, il faut aussi préciser que le colonel était
anticommuniste. En 1971 par exemple, il fit dérouter
vers le Soudan un avion transportant des dissidents communistes soudanais qui furent aussitôt exécutés par le président Nimeyri.
En fait, Kadhafi n’a jamais été un grand visionnaire.
Sa révolution était une révolution de nationaliste bourgeois et il a instauré en Libye un capitalisme d’Etat. Pour comprendre comment son régime est parti à la dérive, nous devons analyser le contexte qui n’a pas joué en sa faveur, mais aussi les erreurs personnelles du colonel.
Tout d’abord, nous avons vu que Kadhafi était parti
de rien en Libye. Le pays était très arriéré. Il n’y avait donc pas de gens éduqués ou une forte classe ouvrière pour appuyer la révolution. La plupart des personnes ayant reçu une éducation faisaient partie de l’élite qui bradait les richesses libyennes aux puis­sances néocoloniales. Evidemment, ces gens n’al­laient pas soutenir la révolution et la plupart d’entre eux quittèrent le pays pour organiser l’opposition à l’étranger.
De plus, les officiers libyens qui ont renversé le roi Idriss étaient très influencés par Nasser. L’Egypte et
la Libye prévoyait d’ailleurs de nouer un partena­
riat stratégique. Mais la mort de Nasser en 1970 fit
tomber le projet à l’eau et l’Egypte devint un pays contre-révolutionnaire, aligné sur l’Ouest. Le nou­veau président égyptien, Anouar al-Sadate, se rap­procha des Etats-Unis, libéralisa progressivement
l’économie et s’allia avec Israël. Un bref conflit éclata
même avec la Libye en 1977. Imaginez la situation
dans laquelle se trouvait Kadhafi : le pays qui l’avait
inspiré et avec lequel il devait conclure une alliance capitale devenait soudainement son ennemi!
Un autre élément contextuel a joué en défaveur de la révolution libyenne : la baisse importante du cours du pétrole dans les années 80. En 1973, dans le ca­dre de la guerre israélo-arabe, les pays producteurs de pétrole décidèrent d’un embargo, faisant grimper
en flèche le prix du baril. Cet embargo provoqua le
premier grand transfert de richesses du Nord vers le Sud. Mais dans les années 80, eut lieu ce qu’on pour­rait appeler une contre-révolution pétrolière orches­
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trée par Reagan et les Saoudiens. L’Arabie Saoudite augmenta considérablement sa production de pétro­le et inonda le marché, provoquant une chute radi­cale des prix. Le baril passa de 35 dollars le baril à 8 dollars.
L’Arabie Saoudite ne se tirait-elle pas une balle dans le pied?
Cela eut en effet un impact négatif sur l’économie saoudienne. Mais le pétrole n’est pas le plus im­portant pour l’Arabie Saoudite. Sa relation avec les Etats-Unis prime avant tout, car c’est le soutien de Washington qui permet à la dynastie saoudienne de se maintenir au pouvoir.
Ce raz-de-marée pétrolier eut des conséquences ca­tastrophiques pour de nombreux pays producteurs de pétrole qui s’endettèrent. Et tout cela se produisit dix années seulement après la montée au pouvoir de
Kadhafi. Le dirigeant libyen, parti de rien, voyait en
plus les seuls moyens dont il disposait pour construi­re quelque chose, fondre comme neige au soleil avec la chute des cours du pétrole. Notez également que cette contre-révolution pétro­lière accéléra la chute de l’URSS, alors empêtrée en Afghanistan. Avec la disparition du bloc soviétique, la Libye perdait son principal soutien politique et se retrouva très isolée sur la scène internationale. Iso­lement d’autant plus grand que l’administration Rea­gan avait placé la Libye sur la liste des Etats-terroris­tes et imposé toute une série de sanctions.
Qu’en est-il des erreurs commises par
Kadhafi ?
Comme je l’ai dit, ce n’était pas un grand visionnaire. La théorie développée autour de son livre vert est un mélange d’anti-impérialisme, d’islamisme, de natio­nalisme, de capitalisme d’Etat et d’autres choses en­
core. Outre son manque de vision politique, Kadhafi
a d’abord commis une grave erreur en attaquant le Tchad dans les années 70. Le Tchad est le cinquième plus grand pays d’Afrique et le colonel, considérant sans doute que la Libye était trop petite pour ses am­bitions mégalomaniaques, a annexé la bande d’Ao­zou. Il est vrai qu’historiquement, la confrérie des
Senoussis exerçait son influence jusque dans cette
région. Et en 1935, le ministre français des Affaires
étrangères, Pierre Laval, voulut acheter Mussolini en lui proposant la bande d’Aozou. Mais finalement, Mussolini se rapprocha d’Hitler et l’accord resta let­tre morte.
Kadhafi a néanmoins voulu annexer ce territoire et s’est livré à une lutte d’influence avec Paris dans cet­te ancienne colonie française. Finalement, les Etats-Unis, la France, l’Egypte, le Soudan et d’autres for­ces réactionnaires de la région, ont soutenu l’armée tchadienne qui mit en déroute les troupes libyen­nes. Des milliers de soldats et d’importantes quanti­tés d’armes furent capturés. Le président du Tchad,
Hissène Habré, vendit ces soldats à l’administration
Reagan. Et la CIA les utilisa comme mercenaires au Kenya et en Amérique latine.
Mais la plus grande erreur de la révolution libyenne
est d’avoir tout misé sur les ressources pétrolières. En effet, les ressources humaines sont la plus grande richesse d’un pays. Vous ne pouvez pas réussir une révolution si vous ne développez pas l’harmonie na­tionale, la justice sociale et une juste répartition des richesses. Or, le colonel n’a jamais supprimé les discriminations ancestrales en Libye. Comment mobiliser la popula­tion si vous ne montrez pas aux Libyens que, quel­que soit leur appartenance ethnique ou tribale, tous
sont égaux et peuvent œuvrer ensemble pour le bien
de la nation? La majorité de la population libyenne est arabe, parle la même langue et partage la même religion. La diversité ethnique n’est pas très impor­tante. Il était possible d’abolir les discriminations pour mobiliser la population.
Kadhafi a également été incapable d’éduquer le peu­ple libyen sur les enjeux de la révolution. Il n’a pas élevé le niveau de conscience politique de ses ci­toyens et n’a pas développé de parti pour appuyer la révolution.
Pourtant, dans la foulée de son livre vert de 1975, il instaure des comités populaires, sorte de démocratie directe.
Cette tentative de démocratie directe était influencée par des concepts marxistes-léninistes. Mais ces co­mités populaires en Libye ne s’appuyaient sur aucune analyse politique, aucune idéologie claire. Ce fut un
échec. Kadhafi n’a pas non plus développé de parti
politique pour appuyer sa révolution. Finalement, il s’est coupé du peuple. La révolution libyenne est de-venue le projet d’une seule personne. Tout tournait autour de ce leader charismatique déconnecté de la réalité. Et lorsque le fossé se creuse entre un diri­geant et son peuple, la sécurité et la répression vien­nent combler le vide. Les excès se sont multipliés, la
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corruption s’est développée de manière importante et les divisions tribales se sont cristallisées.
Aujourd’hui, ces divisions resurgissent dans la crise libyenne. Il y a bien sûr une partie de la jeunesse en Libye qui est fatiguée de la dictature et qui est in­
fluencée par les événements en Tunisie et en Egypte. Mais ces sentiments populaires sont instrumentali­sés par l’opposition dans l’est du pays qui réclame sa part du gâteau, la répartition des richesses étant
très inégale sous le régime de Kadhafi. Bientôt, les
véritables contradictions vont apparaître au grand jour.
On ne sait d’ailleurs pas grand-chose sur ce mou­vement d’opposition. Qui sont-ils? Quel est leur programme? S’ils voulaient vraiment mener une ré­volution démocratique, pourquoi ont-ils ressorti les drapeaux du roi Idriss, symboles d’un temps où la Cyrénaïque était la province dominante du pays? Ont-ils demandé leur avis aux autres Libyens? Peut­on parler de mouvement démocratique lorsque ces opposants massacrent les Noirs de la région? Si vous faites partie de l’opposition d’un pays, que vous êtes patriotique et que vous souhaitez renverser votre gouvernement, vous tentez cela correctement. Vous ne créez pas une guerre civile dans votre propre pays et vous ne lui faites pas courir le risque d’une balkanisation.
Selon vous, il s’agirait donc plus d’une guerre civile résultant des contradictions entre clans libyens?
C’est pire, je pense. Il y a déjà eu des contradictions entre les tribus, mais elles n’ont jamais pris une telle ampleur. Ici, les Etats-Unis alimentent ces tensions
afin de pouvoir intervenir militairement en Libye.
Dès les premiers jours de l’insurrection, la secrétaire
d’Etat Hillary Clinton a proposé d’apporter des armes
aux opposants. Dans un premier temps, l’opposition organisée sous le Conseil National a refusé toute in­gérence des puissances étrangères, car elle savait que cela jetterait le discrédit sur son mouvement.
Mais aujourd’hui, certains opposants en appellent à
une intervention armée.
Depuis que le conflit a éclaté, le président Obama a
dit envisager toutes les options possibles et le sénat US appelle la communauté internationale à décréter une zone de non-vol au-dessus du territoire libyen, ce qui serait un véritable acte de guerre. De plus,
le porte-avion nucléaire USS Enterprise, positionné dans le golfe d’Aden pour combattre la piraterie, est remonté jusqu’aux côtes libyennes. Deux navires amphibies, l’USS Kearsage et l’USS Ponce, avec à
leur bord plusieurs milliers de marines et des flottes
d’hélicoptère de combat, se sont également position­
nés dans la Méditerranée.
La semaine passée, Louis Michel, l’ancien commis­saire européen au Développement et à l’Aide huma­nitaire de l’Union Européenne, s’est demandé avec force sur un plateau de télévision quel gouvernement aurait le courage de défendre devant son parlement
la nécessité d’intervenir militairement en Libye. Mais Louis Michel n’a jamais appelé à une telle interven­tion en Egypte ou à Bahreïn. Pourquoi?
La répression n’est-elle pas plus violente en Libye?
La répression était très violente en Egypte, mais l’Otan n’a jamais positionné des navires de guerre le
long des côtes égyptiennes pour menacer Moubarak.
On l’a tout juste appelé à trouver une issue démo­cratique!
Pour la Libye, il faut être très prudent avec les in­formations qui nous parviennent. Un jour, on parle de 2000 morts et le lendemain, le bilan est revu à
300. On a aussi dit dès le début de la crise que Kad­hafi avait bombardé son propre peuple, mais l’ar­mée russe, qui surveille la situation par satellite, a
officiellement démenti cette information. Si l’Otan
se prépare à intervenir militairement en Libye, nous pouvons être sûrs que les médias dominants vont diffuser la propagande de guerre habituelle.
En fait, la même chose s’est passée en Roumanie avec Ceausescu. Le soir du réveillon de Noël 1989, le premier ministre belge Wilfried Martens a fait un dis­cours à la télévision. Il a prétendu que les forces de sécurité de Ceausescu venaient de tuer 12000 per­sonnes. C’était faux. Les images du fameux charnier de Timisoara ont également fait le tour du monde. Elles étaient censées démontrer la violence aveugle
du président roumain. Mais il s’est avéré plus tard
que tout cela était une mise en scène : des cada­vres avaient été sortis de la morgue et placé dans des fosses pour impressionner les journalistes. On a aussi dit que les communistes avaient empoisonné l’eau, que des mercenaires syriens et palestiniens étaient présents en Roumanie ou bien encore que
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Ceausescu avait formé des orphelins pour en faire des machines à tuer. C’était de la pure propagande pour déstabiliser le régime.
Finalement, Ceausescu et sa femme furent tués après un simulacre de procès qui dura 55 minutes.
Bien sûr, tout comme Kadhafi, le président roumain n’était pas un enfant de chœur. Mais que s’est-il
passé depuis? La Roumanie est devenue une semi­
colonie de l’Europe. La main d’œuvre bon marché y
est exploitée. De nombreux services ont été priva­
tisés au profit des compagnies occidentales et sont
hors de prix pour une grande partie de la population. Et maintenant, chaque année, des tas de Roumains vont pleurer sur la tombe de Ceausescu. La dictature était une chose terrible, mais depuis que le pays a été économiquement détruit, c’est pire!
Pourquoi les Etats-Unis voudraient-ils
renverser Kadhafi ? Depuis une dizaine
d’années, le colonel est devenu à nouveau fréquentable pour l’Occident et a privatisé une
grande partie de l’économie libyenne au profit
des compagnies occidentales.
Il faut analyser tous ces événements à la lumière des nouveaux rapports de force dans le monde. Les puis­sances impérialistes sont en déclin alors que d’autres forces sont en plein essor. Récemment, la Chine a proposé de racheter la dette portugaise! En Grèce, la population est de plus en plus hostile à cette Union Européenne qu’elle perçoit comme une couverture de l’impérialisme allemand. Les mêmes sentiments se développent dans les pays de l’Est. Par ailleurs, les Etats-Unis ont attaqué l’Irak pour s’emparer du
pétrole mais au final, seule une compagnie US en profite, le reste étant exploité par des compagnies
malaisiennes et chinoises. Bref, l’impérialisme est en crise.
Par ailleurs, la révolution tunisienne a fortement sur-
pris l’Occident. Et la chute de Moubarak encore plus.
Washington tente de récupérer ces mouvements po­pulaires, mais le contrôle lui échappe. En Tunisie,
le premier ministre Mohamed Ghannouchi, un pur
produit de la dictature Ben Ali, était censé assurer la
transition et donner l’illusion d’un changement. Mais
la détermination du peuple l’a contraint à démission­ner. En Egypte, les Etats-Unis comptent sur l’armée
pour maintenir en place un système acceptable. Mais des informations me sont parvenues confirmant que
dans les innombrables casernes militaires dissémi­
nées à travers le pays, de jeunes officiers s’organi-sent en comités révolutionnaires par solidarité avec le peuple égyptien. Ils auraient même fait arrêter
certains officiers associés au régime de Moubarak.
La région pourrait échapper au contrôle des Etats-Unis. Intervenir en Libye permettrait donc à Washing­ton de briser ce mouvement révolutionnaire et d’évi­ter qu’il ne s’étende au reste du monde arabe et à l’Afrique. Depuis une semaine, des jeunes se révol­tent au Burkina-Faso mais les médias n’en parlent pas. Pas plus que des manifestations en Irak.
L’autre danger pour les Etats-Unis est de voir émer­ger des gouvernements anti-impérialistes en Tunisie
et en Egypte. Dans ce cas, Kadhafi ne serait plus
isolé et pourrait revenir sur les accords conclus avec l’Occident. Libye, Egypte et Tunisie pourraient s’unir et former un bloc anti-impérialiste. Avec toutes les ressources dont ils disposent, notamment les impor­
tantes réserves de devises étrangères de Kadhafi,
ces trois pays pourraient devenir une puissance im­portante de la région. Probablement plus importante que la Turquie.
Pourtant, Kadhafi avait soutenu Ben Ali
lorsque le peuple tunisien s’est révolté.
Cela montre à quel point il est faible, isolé et décon­necté de la réalité. Mais les rapports de force chan­geants dans la région pourraient modifier la donne. Kadhafi pourrait changer son fusil d’épaule, ce ne
serait pas la première fois.
Comment pourrait évoluer la situation en Libye?
Les puissances occidentales et ce soi-disant mouve­ment d’opposition ont rejeté la proposition de mé­diation de Chavez. Ce qui laisse entendre qu’ils ne veulent pas d’issue pacifique au conflit. Mais les ef­fets d’une intervention de l’Otan seront désastreux. On a vu ce que cela a donné au Kosovo ou en Afgha­nistan.
De plus, une agression militaire pourrait favoriser l’entrée en Libye de groupes islamistes qui pour­raient s’emparer d’importants arsenaux sur place.
Al-Qaïda pourrait s’infiltrer et faire de la Libye un
deuxième Irak. Il y a d’ailleurs déjà des groupes ar­més au Niger que personne ne parvient à contrô­
ler. Leur influence pourrait s’étendre à la Libye, au Tchad, au Mali, à l’Algérie… En fait, en préparant une
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intervention militaire, l’impérialisme est en train de s’ouvrir les portes de l’enfer!
En conclusion, le peuple libyen mérite mieux que ce mouvement d’opposition qui plonge le pays dans le chaos. Il lui faudrait un véritable mouvement dé­
mocratique pour remplacer le régime de Kadhafi et
instaurer la justice sociale. En tout cas, les Libyens ne méritent pas une agression militaire. Les forces impérialistes en déroute semblent pourtant préparer une offensive contre-révolutionnaire dans le monde arabe. Attaquer la Libye est leur solution d’urgence.
Mais cela leur retomberait sur les pieds.
Source : www.michelcollon.info
Mohamed Hassan* est un spécialiste de la géopoli­tique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethio­pie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publi­que à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et mu­sulman.
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