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Les partis politiques congolais et la question des moyens

 Par J.-P. Mbelu

Aux dires de certains acteurs politiques Congolais opérant au pays, la RD Congo compte plus ou moins 300 partis politiques. C’est un secret de polichinelle : plusieurs de ces partis sont alimentaires et/ ou électoralistes.

Si, dans les pays dits de « vieille démocratie », les partis politiques bénéficient du financement de l’Etat au moment des élections par exemple, chez nous, plusieurs de ces partis se débrouillent par eux-mêmes. Et à un certain moment, ils posent, presque tous, la question des moyens. Et cette question est réduite à celle de la mobilisation des moyens matériels. Or, à analyser de plus près, la misère dans laquelle notre pays est plongée, plusieurs analystes s’accordent à dire qu’elle est anthropologique. C’est-à-dire qu’elle est à la fois économique (matérielle), politique, socio-culturelle et spirituelle. Que plusieurs partis politiques congolais se limitent, souvent, si pas toujours, à la quête des moyens matériels, cela pose quand même un tas de problèmes.

L’un de ces problèmes serait lié à notre capacité d’apprendre des autres et de notre propre histoire. Il nous semble que quand Lumumba et ses amis gagnent les élections législatives organisées en 1960, ils mobilisent beaucoup plus les moyens idéologiques que les moyens matériels. Et puis, comment les choses (se sont-ils passés et) se passent-elles ailleurs, là où les gouvernements travaillant pour leurs peuples essaient d’émerger ?

Il est possible que plusieurs d’entre nous aient lu le livre d’Alain Peyrefitte  (Quand la Chine s’éveillera…le monde tremblera, Paris, Fayard, 1973). Ceux-là savent que la Révolution culturelle chinoise fut une révolution intégrale ayant mis un accent particulier sur « l’éducation ou la mise en condition de l’enfance » et la rééducation des adultes. 

Comment étaient orientés les programmes de cette éducation ? « Ils se regroupent en trois rubriques d’importance voisine : l’éducation physique, où dominent la gymnastique militaire et le maniement d’armes ; l’enseignement moral- éthique communiste et pensée-maotsetung ; l’enseignement intellectuel et pratique. » (p.137) Au cours de cette Révolution, « Mao avait sans cesse manifesté son souci de former la jeunesse par une éducation simple et près de la terre, où le travail manuel et la formation idéologique tiendraient une place prépondérante, où la fréquentation s’étendrait à tous sans discrimination. » (p.139)  La Révolution culturelle assumait un  principe selon lequel « toute connaissance  qui n’est pas utilisable est une connaissance inutile, donc, nuisible (…). » (p.147)

Cette Révolution avait opéré une rupture  en « supprimant « diplômes », « notes », « examens » et « concours », ces  « vestiges de l’ancienne bureaucratie » (…) » (p.149) Les notes ont été remplacées par des  signes fouettant l’ardeur des écoliers. « En marge d’un mauvais devoir, les enseignants écrivent la citation du Président : Sois énergique et décidé, fais effort pour arracher la victoire. » (p. 149)

La Révolution culturelle chinoise avait réussi à identifier ses ennemis de l’intérieur (les révisionnistes) et ceux de l’extérieur (l’impérialisme américain et le communisme russe). « Les petits gardes rouges entretiennent une correspondance suivie avec leurs camarades du Nord-Vietnam, du Cambodge et du Laos, « qui luttent de toutes leurs forces contre l’impérialisme américain » (…). A l’école, les petits Chinois apprennent à abattre les avions américains et à faire prisonniers les soldats russes. » (p.142)

Tout en prenant une certaine distance critique vis-à-vis du maoisme, il y a plusieurs leçons à apprendre du livre d’Alain Peyrefitte et de la Révolution culturelle chinoise. Quand, en RD Congo, la coopération avec la Chine passe u premier plan, elle n’intègre pas certains éléments du moule où plusieurs dirigeants de la Chine actuelle ont été fabriqués. Non. Elle se limite au marché, au troc : les matières premières contre les infrastructures. Où sont passés nos ingénieurs ? A quoi  ont servi l’éducation et la formation dispensées à nos enfants depuis plus de 50 ans ? A rien ?

Nos bureaux  sont pleins de chômeurs déguisés en train de chercher à manger au quotidien auprès de quelques vieux carriéristes politiques et autres PDG. Nos villages sont désertés et/ ou vendus comme carrés miniers pendant que les populations de nos bidonvilles meurent de faim ou souffrent de malnutrition. Pendant ce temps, nos universités forment des ingénieurs et des profs d’université qui, demain, iront gonflés les rangs des conseillers de leurs excellences messieurs les Ministres, se retrouveront au chômage ou iront chercher du boulot ailleurs.

A quoi sert-il de multiplier les partis politiques dans un pays où la politique n’est plus l’art de gérer la cité en partant des fondements anthropologiques solides ?

Examinons un autre exemple ; celui de la Bolivie actuelle.

Avant qu’Evo Morales n’accède au pouvoir, il a passé son temps comme militant d’un syndicat dans un pays où le peuple est habitué à célébrer ses 500 ans de résistance contre l’impérialisme. Cinq jours avant sa dernière investiture en tant que Président, voilà ce qu’Evo Morales dit : « Quand j’ai commencé à être dirigeant syndical, en 88, y compris quand je participais aux congrès de la CSUTCB (Confédération Syndicale Unie des Travailleurs Paysans de Bolivie), quand Genaro Flores en était à la tête, dans les discussions on débattait du pouvoir et du territoire. Le slogan disait “Pour le pouvoir et le territoire”. Pourquoi le territoire ? Le territoire c’est nos ressources naturelles, que ce soit dans le sous-sol, le sol ou le “sur-sol”, ou l’espace, tout ça est à nous. Quand on parlait de la terre, on parlait de la terre pour la cultiver, ça c’est la terre.

Et pourquoi le pouvoir ? En tant que propriétaires millénaires de cette terre, nous devons nous gouverner nous-mêmes. Comment ? Moi, nous, on va pouvoir se gouverner nous-mêmes. Dans les années 89 et 90 a commencé la campagne pour les 500 ans de résistance indigène populaire, on parlait de l’invasion espagnole, européenne, de l’année 1492. Avant l’Amérique Latine s’appelait Abya Yala. »  (Lire l’entretien réalisé le 17 janvier 2010 par le quotidien bolivien Cambio et intitulé Evo Morales : « Deux erreurs US ont donné l’impulsion au MAS », sur www.michelcollon.info)

Disons qu’Evo Morales a un CV et est engagé dans une lutte s’inscrivant dans une longue tradition de la résistance « pour le pouvoir et le territoire » avant qu’il ne pose sa candidature aux élections présidentielles. Il lutte tout en partageant une conviction : « En tant que propriétaires millénaires de cette terre, nous devons nous gouverner nous-mêmes. » Fort de cette conviction, il lutte en s’appuyant sur son peuple. Son mouvement (MAS-IPSP, pour Mouvement Vers le Socialisme) est  « Instrument Politique pour la souveraineté des peuples » (IPSP), au service du peuple et c’est ce peuple qui le finance. « Quand nous avons commencé, confie Evo Morales, il n’y avait aucune ONG, aucune fondation, aucun mécène ; le peuple finançait. Parfois quand de nouveaux dirigeants, militants ou candidats arrivaient, ils me demandaient de l’argent. Mais il n’y a aucun argent, c’est le peuple qui apporte l’argent. En 2002, j’ai rencontré des militants de Manfred qui m’ont demandé : Quel salaire reçoivent vos militants pour faire campagne ? Je leur ai dit qu’il n’y avait rien de ce genre chez nous. Dans les partis néolibéraux, c’est le propriétaire qui finance la campagne, et ensuite, il veut récupérer sa mise en volant l’argent du peuple. C’est l’origine de la corruption, la campagne est à l’origine de la corruption, c’est de là que viennent les pots-de-vin, les cadeaux. » (Ibidem)

Si, chez nous, le peuple n’arrivent pas à financer et à apporter l’argent aux partis politiques, n’est-ce pas là un signe qui interpelle sur la nature de la plupart de nos partis politiques. Comment naissent-ils ? Qui en est le propriétaire ? Le peuple (c’est-à-dire les militants) ou « les nègres de service », alliés de l’impérialisme ?  Ne l’ont-ils pas aidé à récupérer sa mise de 500 millions de dollars ayant financé les élections de 2006 en élaborant des lois facilitant le climat d’affaires pour les trans et les multinationales ?

Il arrive que la pauvreté matérielle de nos populations serve d’alibi aux « nègres de service » pour justifier leur soumission à la politique néolibérale des « faiseurs de rois ». Dépourvus d’idéologies rencontrant les préoccupations de nos populations et de projets de société pouvant en faire les actrices majeures de leur destinée, ces « nègres de service » multiplient leurs partis alimentaires au lieu de constituer de grands rassemblements au sein desquels les petits moyens mis en commun pourraient entraîner des miracles.

Supposons qu’en attendant que les gestionnaires de « ces 300 boutiques politiques » comprennent que la division qu’ils entretiennent profite aux impérialistes et qu’ils se regroupent en 3 grands partis : un de la droite, un du centre et un de la gauche (même si toutes ces dénominations ont été gagnées par le triomphe de la cupidité) et que chacun de ces trois partis réussisse à regrouper 100 « boutiques politiques », les moyens d’un petit parti peuvent être multipliés par 100. Qu’est-ce que ça ne donnerait pas comme moyens en termes de capacité de mobilisation, de mise en commun des intelligences et des pratiques ? Au lieu s’engager sur la voie des pratiques fédératrices, nos partis politiques semblent tendre vers un tour de Babel où l’accès au dieu-pouvoir-pour-le-pouvoir et au dieu-argent-facile passe par la mise à l’écart des méthodes efficaces du pouvoir au service du peuple, du territoire et de la terre. Or, emprunter la voie du tour de Babel, c’est opter pour la confusion des langues, le refus de l’échange, de la communication, de la solidarité et de l’union (comme à la Pentecôte), pour toutes ces choses diaboliques nocives au bonheur collectif et lit du capitalisme du désastre.

« Les petits restes » sauront-ils peser de tout leur poids dans ce cheminement abracadabrant en faisant comprendre aux vendeurs d’illusions politiques que la misère congolaise étant de nature anthropologique, les moyens pour la conjurer doivent être anthropologiques (politique, économiques, socio-culturels et spirituels) ? Qu’une résistance populaire se crée sur le temps. Que les carnets d’adresses détenus par « certains nègres de service » ne pourront jamais remplacer l’éveil des consciences des masses populaires (critiques) dans un pays qui veut se libérer du joug impérial ? Et que l’éducation et la formation intégrales à la citoyenneté bien que prenant beaucoup de temps sont les meilleures armes pour l’émancipation des peuples ? Pourvu qu’elles rompent avec des théories et des pratiques stériles, nuisibles pour le devenir commun.

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