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LA SURPRENANTE VICTOIRE DE L’ARMÉE DU CONGO-KINSHASA

soldats8-D’ordinaire, la République Démocratique du Congo (RDC) n’a pas bonne presse. Pouvoir défaillant, administration
Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)corrompue, infrastructures en déshérence, ce pays a bien du mal à gérer ses 65 millions d’habitants.

Ceux-ci, dispersés sur un territoire grand comme l’Europe, n’ont jamais connu une élémentaire sécurité. L’armée constitue un ensemble hétéroclite, sans discipline, privé d’un encadrement digne de ce nom, dont les personnels, rarement payés, vivent du pillage de leurs concitoyens qu’ils rançonnent et brutalisent, quand ils ne les massacrent pas.

La RDC est riche. Son sous-sol recèle en abondance des minerais très divers, certains fort rares. Qualifié de «scandale géologique», l’ex-Zaïre était l’objet, au temps de la guerre froide, de l’attention des Occidentaux. Ceux-ci avaient besoin de ce pays pour en importer, ou être sûr de pouvoir le faire, les ressources minérales requises par leurs industries de défense.

L’URSS, seul pays à rivaliser avec le Zaïre pour l’intérêt de son sous-sol, n’entendait pas vendre aux «capitalistes» des minerais d’intérêt stratégique. Aujourd’hui, la Russie s’est ouverte au commerce, l’Occident n’a plus besoin de la RDC, trop désorganisée, au demeurant, pour honorer d’éventuels contrats. Or, récemment, une chose a changé. Dans la nuit du 4 au 5 novembre, l’armée de la RDC et les Casques bleus de la MONUC(1) ont chassé les rebelles du M23(2) des positions qu’ils tenaient encore dans les montagnes du Nord-Kivu, au nord-est du pays. Ces hommes ont fuit vers le Rwanda et l’Ouganda; le 5 novembre, le M23 annonçait sa dissolution. Pareille issue est tellement inattendue qu’il n’est pas superflu d’essayer de l’expliquer.

En dix jours, le M23 s’est débandé. Pour la première fois depuis 1997, le Rwanda n’est plus militairement présent en RDC et Kinshasa s’enorgueillit d’avoir défait une force rebelle bien armée. Les habitants ont vite édifié des arcs de triomphe pour célébrer le succès d’une armée qu’ils avaient plus souvent méprisée que louée.

La première raison de ce succès est l’arrêt annoncé de l’activisme rwandais en RDC. Kigali y soutenait des bandes pour sauvegarder ses intérêts, successivement l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, de 1996 à 1998, puis le Rassemblement congolais pour la démocratie de 1998 à 2003, suivi par le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) de 2004 à 2009, le M23, enfin, depuis 19 mois. Kigali, toutefois, très critiqué par Washington pour ses ingérences, a choisi d’abandonner le M23.

Le Rwanda n’en avait d’ailleurs plus besoin. Ses opposants émigrés en RDC, et qui formaient les «Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda» (FDLR), constituées d’anciens acteurs Carte de localisation du Nord-Kivu, où le gouvernement annonce une «victoire totale» sur la rébellion du M23du génocide de 1994, avaient perdu 60% de leurs effectifs. Les rapports des FDLR avec le M23 s’étaient aigris. Aussi, le 25 octobre, quand l’armée de la RDC a lancé son offensive, le président rwandais Paul Kagamé, chapitré au téléphone par le secrétaire d’Etat américain John Kerry, a ordonné de ne plus soutenir le M23(3).

Abandonné en rase campagne, le Mouvement a jeté le gant. Deux autres facteurs ont également joué. Le M23 a été battu par une armée congolaise devenue combative grâce au président de la RDC Joseph Kabila. Celui-ci a chassé de l’armée les principaux criminels, renvoyé des dizaines d’officiers supérieurs installés à la tête de fiefs qu’ils avaient créés dans l’Est du pays, débarrassé la chaîne de commandement d’intermédiaires parasites. La logistique a été repensée, de nouveaux chefs ont imposé une vraie discipline. Cette transformation d’une bande de criminels en une force convenablement structurée, approvisionnée et rétribuée, constitue une incontestable réussite.

Le deuxième facteur est le rôle joué par la Force des Nations unies, laquelle a fourni eau potable et rations de combat aux soldats de Kabila et couvert les arrières et les flancs de leur offensive. La MONUC, jusque-là peu motivée par un mandat restrictif, est passée d’un rôle de présence, qui n’allait pas sans certains comportements coupables, à celui d’une force désireuse d’agir.

L’arrivée d’un responsable civil réputé, Martin Kobler, et d’un général à poigne, Carlos Alberto dos Santos Cruz, tous deux munis de solides instructions, a transformé la donne(4). La MONUC, de surcroît, a été renforcée par une brigade d’«intervention spéciale», constituée en mars 2013. L’entrée en ligne de cette formation de 3.000 hommes, majoritairement sud-africains, dotés d’hélicoptères de combat, a changé d’un coup les rapports de force Jusque-là peu motivée par un mandat restrictif, la MONUC est passée d’un rôle de présence, qui n’allait pas sans certains comportements coupables, à celui d’une force désireuse d’agir. Cette mutation des Casques bleus est historique car c’est la première fois qu’ils affrontent et réduisent des groupes armés, coupables de crimes à l’encontre des populationssur le terrain. Cette mutation des Casques bleus(5) est historique car c’est la première fois qu’ils affrontent et réduisent des groupes armés, coupables de crimes à l’encontre des populations.

Cette «victoire» est une première étape sur la voie de la création au Congo-Kinshasa d’un véritable Etat. Pour réformer l’entité qui, pour l’heure, en tient lieu, une décennie d’efforts, au moins, sera nécessaire. Déjà, la tâche s’avère problématique. Il subsiste, en effet, dans cette partie du Congo, une quarantaine(6) de groupes armés liés à des hommes politiques, voire à des chefs militaires congolais. Le rôle pernicieux des Etats voisins, toujours à lorgner ce riche et vaste pays, risque de créer des problèmes.

Kabila, et ses trois homologues (Rwanda, Burundi, Congo Brazzaville) devraient passer la main entre 2015 et 2017. Les successions risquent d’être tumultueuses et l’instabilité chez l’un s’étendre à un autre. Toutefois, la défaite du M23 constitue une opportunité historique. Le succès de Kinshasa intervient en période d’intense activité diplomatique. 11 gouvernements de cette partie de l’Afrique ont signé en février un accord-cadre pour la Paix, la Sécurité et la Coopération. Il s’agit de faire cesser les infiltrations d’éléments douteux d’un pays à l’autre, et réformer les institutions congolaises. Mary Robinson, ancienne présidente irlandaise, vient d’être nommée «envoyée de l’ONU» dans cette région où les Etats-Unis seront représentés par l’ex-sénateur Feingold. Ces deux personnalités vont avoir du travail pour aider cette Afrique-là et inciter ses dirigeants à se soucier de l’intérêt bien compris de leurs concitoyens, ce qui, malheureusement, n’a pas toujours été le cas…

Le mouvement du 23-Mars

Ce mouvement, également appelé M23 est un groupe créé à la suite de la dernière guerre du Kivu, la province orientale de la RDC. Il était composé d’ex-rebelles du Congrès national pour la Défense du peuple, réintégrés dans l’armée congolaise suite à un accord de paix signé avec Kinshasa le 23 mars 1999. Ces anciens rebelles se sont ensuite mutinés en avril 2012, car ils considéraient que les dits accords n’avaient pas été respectés.

Très vite, le M23 a été accusé d’innombrables exactions perpétrées à l’encontre des populations du Kivu. Depuis sa création, le mouvement avait été combattu, sans succès jusqu’au mois dernier, par une armée congolaise profondément inefficace.
L’aide apportée à ce mouvement par le Rwanda a été détaillée dans un rapport aux Nations unies, transmis le 27 juin 2012 au Conseil de sécurité. Ses principaux points sont les suivants:
– Assistance directe à la création du M23 à partir du territoire rwandais
– Recrutement effectué par les Forces rwandaises de défense pour le compte du M23
– Appui logistique des Forces rwandaises de défense au M23
– Implication directe de responsables rwandais de haut rang dans la mobilisation de l’appui au M23
– Appui direct fourni au M23 par des unités des Forces rwandaises de défense lors d’opérations en RDC
– Soutien au M23 par des officiels rwandais
– Soutien du Rwanda à des groupes armés et à des mutineries liés au M23
– Soutien du Rwanda à des personnes visées par des sanctions, notamment le général Bosco Ntaganda.

(1) Créée en 1999, la  MONUC ou Mission de l’Organisation des Nations unies en République démocratique du Congo, est devenue, le 1er juillet 2010, la MONUSCO (SCO pour Stabilisation de la République démocratique du Congo). Fin 2012, cette force comptait un peu plus de 20 000 personnels. Très passive, impuissante, elle n’avait pas réussi à ramener la paix dans un pays en proie à des désordres sans nom, attisés par l’étranger.
(2) Ce mouvement, constitué d’anciens rebelles repentis, a rompu en avril 2012 avec Kinshasa qui n’aurait pas respecté l’accord de paix signé le 23 mars 1999, d’où le nom « M23 » qu’il s’est donné.  (Voir encadré)
(3) Le rapport sur les liens entre le M-23 et le Rwanda, transmis au Conseil de sécurité le 27 juin 2012, détaillait le soutien accordé au M-23 (voir encadré)
(4) Voir Jason Stearns, « Congo’s Sudden Calm », in Foreign Affairs, 11 novembre 2013
(5) Créés en 1956, sur proposition canadienne, à l’occasion de la crise de Suez.
(6) Cyril Bensimon, « Au Congo, le M23 lâché », Le Monde, 15 novembre 2013.

PAR LE COLONEL JEAN-LOUIS DUFOUR

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