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Interview:Professeur Kankwenda Mbaya – «Notre grand défi est de préparer les conditions d’éclosion d’un leadership national en commençant par l’élite politique et intellectuelle»

Par Freddy Mulumba Kabuayi

Professeur Kankwenda Mbaya : «Notre grand défi est de préparer les conditions d’éclosion d’un leadership national en commençant par l’élite politique et intellectuelle»

Le Potentiel a, une fois de plus, fait parler le professeur Kankwenda Mbaya. Celui-ci explique la géopolitique actuelle de l’Afrique centrale et les mutations sur le plan international qui peuvent avoir de l’influence sur la RD Congo. En outre, comme il l’a toujours soutenu, le projet de balkanisation du Congo demeure. D’ailleurs, il est déjà en marche avec la résurrection de la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL) et l’arrivée massive des soi-disant réfugiés congolais venus du Rwanda, fait remarquer Kankwenda Mbaya.

Professeur Kankwenda Mbaya, docteur en Economie de l’Université du Zaïre. Il a fait ses études à l’Université Lovanium de Kinshasa, à l’Institut panafricain de développement économique et de planification à Dakar et au Laboratoire des mathématiques appliquées de l’Université de Grenoble en France. Il est resté pendant longtemps au service de son pays. Pendant dix-huit ans, il a exercé entre autres fonctions et responsabilités de professeur d’Economie à l’Institut des sciences et techniques de l’information, professeur à la Faculté de Droit à l’Université de Kinshasa et directeur général de l’Institut de recherche scientifique. Il a été également conseiller auprès du ministre du Plan et vice-ministre à l’Economie nationale et Industrie. Cet homme des sciences a aussi eu une existence remarquée dans la fonction publique internationale avec le Système des Nations unies où il a oeuvré pendant dix-sept ans. Auteur de plusieurs études et publications sur les problèmes de développement au Congo et en Afrique. Parmi ses livres, il faut citer notamment «Les intellectuels congolais face à leurs responsabilités devant la Nation», «Marabouts ou marchands de développement en Afrique» publié aux Editions L’Harmattan à Paris en France. Il travaille aujourd’hui comme consultant international et directeur exécutif de l’Institut congolais de recherche en développement et études stratégiques.

Y a-t-il possibilité de brosser un peu le tableau de ce qui se passe en Afrique centrale en rapport aux mutations qui s’opèrent sur le plan international?

Je voudrais d’abord rappeler que notre pays est le coeur de l’Afrique. Et l’Afrique centrale est au centre du continent parce qu’elle relie l’Est et l’Ouest de l’Afrique, tout comme le Nord et le Sud de ce continent. Ce que l’Afrique centrale est en Afrique, c’est ce que le Congo est en Afrique centrale. Deuxième rappel : l’Afrique centrale est la région qui concentre le plus des richesses du continent. Nous avons plus de 80 % des forêts tropicales d’Afrique et huit ou neuf pays producteurs du pétrole dans cette région. Nous avons également un marché de 140 millions d’habitants et si nous prenons les pays voisins, nous arrivons à 200 millions voire plus. Nous avons les plus grandes ressources naturelles solides du continent. Nous sommes le plus grand réservoir d’eau douce du continent et le deuxième après l’Amazonie. Nous avons donc de grandes potentialités économiques convoitées par tout le monde. En plus, c’est une région géostratégique. On ne peut pas penser l’avenir du continent par dessus la tête de l’Afrique centrale. On ne peut pas parler de l’intégration de l’Est et de l’Ouest en se passant de l’Afrique centrale. Sur le plan stratégique, c’est une région très importante pour le développement du continent et son contrôle. C’est pourquoi, il y a beaucoup d’intérêts politiques, géostratégiques, économiques maffieux en l’Afrique centrale en général et dans notre pays, en particulier.

Que se passe-t-il maintenant ? C’est la région qui a connu le plus de guerres, de crises dans tout le continent, à part ce qui s’est passé au Liberia et en Sierra Leone. Et pour maintenir la cohésion, le pilier de la sous-région, c’est le Congo, l’enjeu du contrôle de l’Afrique. C’est pour cela que les gens se battent. Maintenant, comment y aller ? La France a bien joué pour s’assurer que sa Françe-Afrique

Quels sont les acteurs de la crise actuelle en Afrique centrale parce qu’on ne sait pas très bien les identifier ? Qui sont à la base de ce qui arrive ?

On a à la fois des acteurs internes et externes. Cela est facile à comprendre. Un conflit existe entre l’Europe, avec la France comme tête de pont, et les Etats-Unis. Le pays de l’Oncle Sam veut changer la configuration politique de l’Afrique centrale. C’est le premier plus grand problème. Les entreprises américaines ou canadiennes qui sont derrière cette politique, dans le secteur minier, jouent cette carte-là de reconfigurer la géopolitique de l’Afrique centrale. Les Etats-Unis étaient absents. Maintenant, ils sont de plus en plus présents. Vous vous rendez compte que le Rwanda est aujourd’hui dans la sphère anglo-américaine. Et les Américains veulent aller plus loin. Et le pays qui reste, c’est le nôtre. Mais ils savent qu’il y aura opposition de l’Europe. Parce que, jusqu’ici, l’Afrique centrale était laissée au jeu de la France. Les Américains ne disaient-ils pas eux-mêmes que l’Afrique centrale est «la chasse gardée» de la France. Car la France gaulliste, et non celle d’aujourd’hui, protégeait cette région. Aujourd’hui, bien que la France actuelle n’ait plus les moyens de dire qu’elle est le défenseur de l’Afrique centrale, elle y a tout de même maintenu l’influence de sa langue et de sa culture. Elle a juste joué la carte de l’ancienne puissance de l’Afrique occidentale française au lieu de défendre ce côté-là. Pénétrer au Congo devient difficile, car la RDC devient un terrain de luttes. Il en est de même de l’Angola où les Américains sont présents. Donc, les deux grandes puissances extérieures sont à l’origine de ce conflit, de cette crise et de la compétition, d’une part, entre les Etats-Unis et l’Europe ; d’autre part, pour contrôler cette partie de l’Afrique. La Belgique critique la France, croyant qu’elle veut prendre son ancienne colonie. Mais comme je l’ai dit, aujourd’hui, la Belgique est un nain politique, militaire et économique. Elle a tendance à s’allier aux Etats-Unis. Elle joue et cherche à garder ce qu’elle peut garder. C’est cela sur le plan externe.

Sur le plan interne

Toujours sur le plan externe, quelle est la part de la Chine ?

Voilà un nouveau venu qui est un trouble-fête entre ces deux puissances-là. La Chine est réellement la première puissance de demain. J’insiste sur le fait qu’elle est réellement la première puissance de demain. Même si sur le plan militaire, elle n’a pas le niveau des Etats-Unis, la Chine cherche à avoir un toit en Afrique. Elle a compris que sa politique extérieure doit changer. Elle a entrepris la construction, un peu partout, des arènes sportives des jeux populaires, notamment les stades. Sans oublier les centres de conférences qu’on appelle les palais des Congrès. Elle a investi dans cela et en est même arrivée à l’organisation des jeux olympiques. Cela pour monter aussi qu’elle est une puissance économique dans le monde.

Sur le plan intérieur, elle a modifié seulement son idéologie politique pour la changer dans le cadre de son avancée. Aujourd’hui, elle est une puissance économique. Et elle s’est intéressée à l’Afrique, un continent ayant encore assez de ressources. Donc, Premièrement, il fallait qu’elle se présente comme un pays qui fait, aux moindres coûts, ce que l’Occident n’est pas parvenu à faire. Dans presque tous les pays, vous trouverez les Chinois qui construisent. Ils sont sur tout et prouvent qu’ils sont capables. Deuxièmement, elle se présente comme une puissance qui peut aider financièrement les pays africains. Ayant besoin des ressources, la Chine ne lésine pas sur les moyens pour s’investir dans les infrastructures de base. Et ses réalisations sont visibles. Aussi s’est-elle intéressée aux mines de la RDC pour leur production.

C’est ainsi que la Chine se présente comme un grand partenaire dans la production minière.

Il convient de rappeler que ce pays est encore considéré comme un pays sous-développé qui a connu les mêmes conditions. Et, en plus, il n’est pas exigeant sur le plan politique. Comme je l’ai toujours dit, la Chine ne peut pas sortir 100 dollars ou 100 Yuans pour avoir en retour le même montant. Mais c’est parce qu’elle sait qu’elle gagnera 150 ou plus.

La Chine arrive et dérange. Elle a tissé des réseaux particuliers d’interactions avec l’Afrique. La France a son réseau d’interactions avec notre continent. Il en est de même des Etats-Unis, de l’Angleterre, du Japon, de l’Allemagne, etc. Nous ne sommes pas un petit pays. Nous devons nous aussi créer nos propres réseaux avec l’ensemble du continent. La Chine a déjà réuni une trentaine de chefs d’Etats africains au cours d’une rencontre qu’elle a organisée. C’était vraiment un coup. Et cela a valu des milliards. Donc, la Chine est devenue un trouble-fête. La Chine peut nous être utile si nous-mêmes, nous avons un leadership visionnaire qui sait ce que nous voulons faire, nous Congolais, peuples d’Afrique centrale ou du continent. En quoi avons-nous besoin de la Chine ?

On a l’impression que l’affrontement entre la Chine et le monde occidental en général et les Etats-Unis en particulier est quelque part contesté. D’un côté, ils sont en compétition en Afrique, en l’occurrence au Congo. D’autre part, les économistes parlent de l’interdépendance

Bien sûr, la Chine a besoin des Etats-Unis comme ceux-ci ont besoin de l’Empire du Milieu. Dans le cadre de ses intérêts, la Chine finance l’économie américaine. Elle ne peut pas accepter que cette économie tombe, car cela risque d’avoir des répercussions néfastes sur ses propres productions d’exportations. De ce côté-là, ils sont en relation. Ils s’entraident. Il faut noter qu’ils sont en compétition parce que chacun veut qu’il gagne le plus, en particulier sur le terrain africain. Ils cherchent à «ne pas piétiner» sur les plates-bandes de l’autre. Mais ils arrivent toujours à trouver un terrain d’entente pour le partage. Même dans l’Union européenne, il y avait toujours la méfiance entre la France et l’Italie, entre la France et l’Allemagne. Toujours dans l’Union européenne, même s’il existe un accord, il y a une compétition, par exemple, entre une compagnie française de fabrication d’automobiles et une autre italienne du même secteur. C’est un jeu normal pour les entreprises

Dans ce jeu, c’est le continent africain ou mieux le Congo, qui perd ?

Bien sûr. Ce, par manque d’intervention des acteurs internes. Un acteur comme le président Mugabe de Zimbabwe – dont je ne voudrais pas faire la publicité, car il a beaucoup de défauts du point de vue de la démocratie avec la manière dont il traite l’opposition – a un principe de base sur lequel il ne veut pas transiger : sauver la tête de son pays dans une direction que le peuple zimbabwéen choisit. Nous condamnons le fait qu’il s’accroche au pouvoir. Mais tout le monde sait que son parti et lui-même se sont battus pour la terre, pour que le problème foncier soit résolu. Ils l’ont résolu. Voilà que, maintenant, l’Angleterre et les Etats-Unis refusent la décision du peuple zimbabwéen. Alors, on le diabolise et on le traite de tous les noms. Ce n’est pas pour blanchir Mugabe. Je ne suis pas là pour faire son blanchiment politique. Rien du tout. Mais je voudrais affirmer qu’avec un leadership politique comme celui-là, c’est-à-dire qui a une vision du pays que l’on veut construire et qui met en place des instruments pour concrétiser cette vision et qui sait positionner son pays sur l’échiquier africain et mondial, la RDC serait beaucoup plus loin. Et il n’y aurait pas de gens pour nous ridiculiser, chercher à balkaniser le pays. Parce qu’on s’allie toujours du côté du plus fort.

Vous ignorez la dimension de ces étrangers qui, depuis 1960, jouent toujours aux trouble-fêtes ? Cela avec la complicité des Congolais qui veulent pas se mettre ensemble pour développer le Congo. Ils cherchent aussi à le balkaniser. Et puis, nous sommes infiltrés par des services de renseignement qui font tout pour étouffer toute initiative des Congolais de sortir du sous-développement

C’est là notre faiblesse. Mais que font nos services ? Je ne dis pas qu’il faut ignorer les services de renseignement qui doivent exister et qui existeront toujours. Mais il faut que nous ayons des services de renseignement efficaces. Pour nous, les services de renseignement signifient «qu’est-ce que celui-ci a dit, qu’est-ce qu’il a fait, qui est-ce celui-là ? Et on envoie la police pour l’arrêter. Contrairement à ce que ces services ont comme philosophie d’action, ils devraient plutôt chercher la stabilité du pays et du pouvoir, à peaufiner des stratégies pour sortir le pays de sa situation actuelle, par exemple. Bref, le peuple est mécontent de ces services. Nous avons l’impression que les pays voisins sont en train de monter des stratégies pour

Ne sommes-nous pas infiltrés ?

Mais, c’est de la bonne politique que d’être infiltré. Pourquoi alors nous laissons-nous faire ? On ne peut pas dire que ces infiltrés connaissent tout, qu’ils ont toutes les informations sur nous et, pour cela, nous devons nous laisser faire. Non. Nous devons plutôt monter des stratégies. Et c’est le travail des services de renseignement. Depuis 1960 et même avant, les services secrets congolais étaient en contact avec la Central intelligence agency (Cia). Tout cela, en échange de quoi ? Mais nous devons

Vous venez de relever le problème de leadership. On a l’impression que ce leadership est plus politique. Quand on fait l’analyse rigoureuse de notre société, on se rend compte que le leadership se pose à tous les niveaux

Oui, à tous les niveaux. Je crois que j’ai écrit dans mon dernier livre la question de leadership. Elle est politique, économique, sociale et culturelle. Même sur le plan culturel, on a besoin d’un leadership. Ça, c’est au niveau sectoriel. Cela existe aussi à tous les niveaux sur le plan horizontal. Quand je parle du leadership, je ne fais pas allusion à un individu, mais c’est au niveau central ou celui des autres strates provinciales ou régionales. Et j’ai toujours parlé de leadership politique de développement. Il doit être lié, à la fois, à la politique, à l’économie, au social et au culturel. Ce problème de leadership est total et n’a pas encore été résolu dans notre pays parce que, précisément, ceux qui doivent donner le ton au niveau des instances nationales, ne le sont pas. Le niveau bas le fera difficilement parce qu’il peut facilement être contrecarré ou cassé si le niveau national n’a pas de leadership. Celui qui est implanté n’est là que pour gérer. Mais un leader n’est pas un gestionnaire, il est plutôt un visionnaire qui a un rêve politique national et qui en est le porteur. Il mobilise les forces de la Nation pour atteindre ce rêve.

On ne peut donc pas espérer ?

Notre grand défi est de préparer les conditions d’éclosion de ce leadership. Donc, cela dépend de nous et ce n’est pas impossible. Voilà une des tâches prioritaires à laquelle nous allons nous attaquer au sein de la nation en commençant par l’élite politique et intellectuelle ainsi que toutes les élites qui ont une voix qui porte, comme l’élite religieuse.

Mais elles sont corrompues ?

Oui, mais celui qui le corrompt, c’est quelqu’un qui a une autre vision. Puisqu’il y a des corrompus, devons-nous pour cela nous taire ?

Mais l’Eglise qui pouvait défendre les intérêts de la Nation est aujourd’hui muette ?

Cela ne voudrait pas dire que comme les uns sont corrompus, les autres doivent se taire. Mais, il faut quand même reconnaître que l’Eglise a quand même fait quelque chose. Coup de chapeau tout de même à cette Eglise pour ce qu’elle a pu faire ! Mais elle a des limites car elle est mise dans une structure d’action qui la limite, à être celui qui dénonce. Les élites peuvent donc agir en dénonçant pour ouvrir les yeux des autres. Mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant l’action. Cela doit être une partie de leur travail. Quant à l’élite politique elle-même, que fait-elle? Elle n’est là que pour manger ?

Oui, elle mange

Partout dans le monde de la presse, on ne fait que dénoncer qu’elle est là pour manger notre richesse qui n’est pas seulement la leur. Il faut en être conscient.

Mais ces richesses sont toujours convoitées par l’extérieur ?

Elles le seront toujours.

On a l’impression que l’Angola est en train de damer les pions à la Guinée Equatoriale sur le plan géostratégique ?

Mais, bien sûr. Dans le Golfe de Guinée, il y a des ressources pétrolières qu’envie le monde occidental qui a un taux en pourcentage élevé dépassant les importations d’un pays comme les Etats-Unis. C’est très important à cause de son accès facile. Ce n’est pas une zone à risque comme au Moyen-Orient, etc.

Les Américains ont fait terminer la guerre en Angola à cause du pétrole. Dr Jonas Savimbi de l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita), lui, s’intéressait au diamant que les entreprises américaines exploitaient difficilement à cause de la guerre civile. Mais la découverte de grands gisements pétroliers qui s’annonçaient, avec 800.000 ou 1.000.000 de barils/jour, l’Angola a commencé à intéresser les autres qui vont lui confier un grand rôle. Deuxièmement, l’Angola a montré qu’avec sa puissance militaire qu’il est le seul pays africain dont l’armée connaît réellement la guerre parce que, depuis son indépendance en 1975, ce pays n’a connu que la guerre. Son armée n’a pas été celle de caserne. Le Mouvement pour la libération de l’Angola (MPLA) d’Eduardo Dos Santos avait les meilleurs de l’élite. Les gens quittaient l’université pour entrer dans l’armée.

Donc, l’armée n’était constituée pas de n’importe qui, venu quelque milice que ce soit, mais de gens qui ont un niveau intellectuel très élevé. Qu’ils soient venus du côté de l’Unita ou du MPLA, ce sont des gens qui connaissent l’art militaire. Le MPLA l’a démontré non seulement en résistant à Savimbi qui a reçu l’appui des Américains et de l’Afrique du Sud, mais aussi en faisant le pouvoir en RDC. Il en a fait un peu partout. Cela montre que là où l’Angola entre, les choses prennent une autre allure. C’est ainsi qu’avec la puissance financière, les Angolais se sont dit qu’ils doivent jouer un rôle en Afrique centrale. Ce n’est pas pour rien qu’ils sont membres de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale (CEEAC). Il faut relever que les Sud-africains n’ont jamais fait la guerre. De ce fait là, l’Occident nous laisse une marge. Et comme, il exploite le pétrole angolais, il assure la sécurité dans la région et interviennent le cas échéant. Et puis, les Occidentaux peuvent avoir tous les marchés des pays pétroliers. D’ailleurs, tous les projets de reconstruction viennent des Chinois, l Américains, Français, etc. Donc, il y a à boire et à manger en Angola.

Nous laissons une marge à l’Angola tant que nous nous présenterons comme un nain devant ce pays et le Nigeria. Le Congo démocratique est comparable à un géant assis, comme je l’ai dit il y a une vingtaine d’années au Cameroun, sur un sac de vivres mais qui est en train de quémander le long d’une route. Comme nous sommes devant un faux géant, nous sommes devenus un nain politique et économique sur l’échiquier africain. Le Congo n’a plus une voix qui porte.

Si l’on fait une analyse approfondie, l’on se rend compte que les grandes multinationales, les maffieux ne veulent pas à ce qu’il y ait un Congo fort ?

Mais bien sûr…

Ils font travailler des pays limitrophes comme le Rwanda, l’Angola pour préparer la balkanisation de la RDC

C’est tout à fait normal. Ils ne peuvent vouloir la grandeur du Congo. Nous ne pouvons pas dire que le peuple congolais veut ceci ou cela. Cela veut dire qu’ils peuvent perdre les marchés. Or, avec un pays faible, ils peuvent facilement avoir ce qu’ils veulent. Ils peuvent imposer ce qu’ils veulent parce qu’ils ont prêté un million ici et un milliard là-bas. A ce moment-là, c’est plus facile. C’est tout à fait normal. S’il faut contribuer à nous affaiblir parce qu’ils nous «donnent» leur argent, ils vont le faire. Eh bien ! C’est à nous de nous préparer à contrecarrer ce genre de jeux.

Des mouvements des personnes s’opèrent dans l’Est de la RDC. On parle, depuis avril 2009, de réfugiés congolais venus du Rwanda qui retournent au Congo dans le Masisi, à Rutshuru et autres. La balkanisation du pays n’est-elle pas en marche ? Qu’en pensez-vous ?

Comme je vous l’ai dit l’autre fois, le projet de la balkanisation du Congo n’est pas mort. Avant de prêter serment ou peu après, le président Obama a joué une carte en adressant un message clair au Rwanda pour lui demander d’arrêter le jeu de Laurent Nkunda. Le Rwanda a compris et se présente comme le pacificateur, l’ami du Congo. Mais il cherche, du jour au lendemain, à déstabiliser le Congo. Il faut noter que la balkanisation peut se faire par l’éclatement des ensembles avec les différentes fractions qui se désintègrent. La balkanisation peut également se faire par la volonté des peuples eux-mêmes de devenir indépendants. Mais celle du Congo voudrait être concrétisée par la force. Elle peut aussi se faire par un mécanisme sournois, par la déstabilisation d’une région ou son occupation sous une forme ou une autre. Que ça soit par la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL) ou par l’immigration des populations pour faire en sorte que le jour où cela va se réaliser, les Congolais soient mis devant un fait accompli. C’est ce qui se prépare.

La plupart de ceux qui rentrent sont installés là où il y a du pétrole et des minerais ainsi que là où les terres sont arables . Ne peut-on pas dire que cela s’est fait par la volonté de la communauté internationale

Oui, bien sûr. Et de la communauté internationale et de notre pays. S’ils étaient des réfugiés, pourquoi n’a-t-on pas vérifié leurs identités avant leur entrée en territoire congolais ? On ne leur a même pas demandé où ils habitaient avant leur arrivée au Congo. Est-que nous avions vraiment des réfugiés au Rwanda ? On a préparé l’entrée de ces gens. On a pris des Rwandais, Burundais et autres Ougandais pour les déverser au Congo. Tous les ministres congolais qui sont allés visiter ces gens ont autorisé ces derniers à s’installer dans notre pays. Pourquoi a-t-on choisi le Kivu ? Est-ce que c’est là seulement qu’ils peuvent vivre ? Si ce sont des Congolais, pourquoi ne les amène-t-on pas ailleurs ? Alors qu’on sait très bien qu’il y a des conflits claniques au Kivu, une région à densité démographique élevée. Troisièmement, le Kivu est aussi une région riche en ressources touristiques, du sol et du sous-sol. Le gouvernement congolais ne peut être que complice : comment a-t-il accepté d’accueillir ces soi-disant Congolais sans plan d’accueil, sans plan d’établissement ? Cela montre qu’on est tombé dans les bras du Rwanda.

Comme nous avons des ennemis externes, le Congo compte aussi parmi ses fils ceux qui travaillent pour la balkanisation du pays

Consciemment ou inconsciemment. Il y en a même qui le font consciemment parce qu’il y en a qui le savent.

Ne voyez-vous pas qu’avec ce retour des réfugiés et les grandes activités qui sont au Kivu, on est en train de préparer une bombe à retardement ? Tôt ou tard, la guerre éclatera de nouveau. Donc, le Congo sera dans une instabilité permanente ?

Nous n’avons pas encore résolu les problèmes fondamentaux. Les causes profondes sont toujours là. Elles n’ont jamais été abordés. Même les points sur lesquels on s’est mis d’accord à Sun City en Afrique du Sud ne sont pas encore résolus. Est-ce qu’il y a déjà eu un vrai processus de réconciliation des Congolais ?

Mais nos amis les Occidentaux conseillent cette réconciliation, en oubliant le passé. Peut-on en arriver-là sans que les criminels ne soient punis ?

Sur le plan civil, on peut pardonner. Mais non sur le plan pénal. Premièrement, quand on parle de la réconciliation qui concerne l’ensemble du territoire national, cela ne veut pas dire qu’on va vous laver définitivement des crimes commis. La réconciliation signifie que, dans une même Nation, ceux qui ont commis des fautes, soient-elles des crimes, doivent payer. Et cela à tous les niveaux. Mais, sur le plan national, nous les considérons comme parties prenantes. Deuxièmement, nous ne pouvons pas oublier ce que les pays voisins nous ont fait. Nous le demander est une insulte aux Congolais qui ont perdu près de 6 millions de leurs, qui leur demandent des comptes, justice et réparation. Pourquoi les gens se rendent-ils en France pour visiter ou devant les tombes de ceux qui sont morts lors du Débarquement en Normandie pendant la deuxième guerre mondiale ? C’est parce que c’est un devoir de mémoire. Nous ne pouvons pas oublier les nôtres. Troisièmement, quand on est au pouvoir qui vient d’une victoire militaire, il faut savoir transformer cette victoire en victoire politique. Ce problème-là n’a jamais été posé et résolu dans notre pays.

Que doit-on faire pour qu’il n’y ait pas de manière pratique la balkanisation ?

Vous avez la responsabilité en tant qu’organe de presse de donner la tribune à ceux qui s’opposent farouchement à la tentative de balkanisation. Organiser des débats et des conférences sur le sujet et aborder cela continuellement dans les médias. Et ceux qui ont des projets vont se dire qu’il faut attendre. Et donc, on a besoin d’une tribune. Et c’est à vous de donner l’orientation. La deuxième action à mener revient à la société civile, ce mouvement citoyen. Que ça soit des corps organisés comme les avocats, les organisations des femmes, des jeunes, les associations des confessions religieuses, il faut qu’ils se prononcent. Le plus grand problème des Congolais, c’est le silence. Même la Fédération nationale des entreprises du Congo doit se prononcer parce que cela a un impact sur les affaires économiques. Il en est de même de l’élite intellectuelle aux côtés de l’élite politique, religieuse, etc.

Mais il n’y a pas d’organisation ?

Effectivement. C’est le moment pour sauter sur l’occasion pour questionner leur savoir par rapport à la société. C’est un point de départ important. Que les élites s’organisent des rencontres couvertes par la presse, qu’elles parlent. C’est ce que nous attendons d’elles. On ne s’est pas investi en 15, 20 ans de formation pour commencer à courir avec des CV de gauche à droite.

Bientôt, on va fêter le 50ème anniversaire de l’indépendance de la RDC, quel message adressez-vous aux élites congolaises, au peuple congolais ?

Je dirai à nos compatriotes que 50 ans se sont passés dans un Etat avec un mouvement dégressif. L’irresponsabilité politique est coupable. Et elle est à son comble. Trop, c’est trop. Comme le dit un musicien, «Réveillons-nous». Je suis partant dans un tel mouvement. Que nos compatriotes vivent les 50 ans en ayant foi en l’avenir. Par ailleurs, j’ai appris qu’on prépare un colloque avec des choses décousues selon le programme annoncé par le Commissariat général du cinquantenaire. Ce n’est pas ce qu’on doit faire. En 50 ans, une Nation peut faire beaucoup de choses. Au lieu de faire un bon en avant, la RDC a fait un bon en arrière. Qu’à cela ne tienne ! Réveillons-nous, voilà le message.

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