Maroc : à Al Maqam, au coeur d’un paradis pour artistes

Maroc : à Al Maqam, au coeur d’un paradis pour artistes

Installé depuis 1999 à Tahannaout, au pied de l’Atlas, au Maroc, le peintre et sculpteur Mohamed Mourabiti y a créé, dans les années 2000, une résidence d’artistes ouverte à des créateurs très différents.

Nous voilà partis de Marrakech pour 30 km en voiture vers le sud. Au fur et à mesure que l’on approche de l’entrée du village de Tahannaout, le Haut Atlas se dessine, quoique encore dissimulé par une légère couche de brume. La température chute de quelques degrés. Le long de l’ultime tronçon de route bitumée qu’il reste à parcourir, des œuvres d’art sont disposées sur de larges panneaux. Il y a là des peintures de Mohamed Mourabiti et de son complice Mahi Binebine, entre autres. « On voulait apposer un cachet artistique sur Tahannaout », nous confiera Binebine plus tard. Enfin, on emprunte le chemin de terre qui mène à Al Maqam, l’atelier de Mourabiti, que ce dernier a choisi de transformer en 2004 en lieu de villégiature artistique afin de « promouvoir la création contemporaine, d’où qu’elle vienne ».

Deux édifices, camouflés par des arbres touffus et un lourd portail en bois, se font face. L’un est la résidence Al Maqam, l’autre la demeure de Mourabiti. Ce n’est pas lui qui accueille, mais un cheval qui s’ébroue. Nous sommes en pleine nature, bien loin de l’agitation urbaine et des briques ocre de Marrakech. L’un des treize employés de la résidence ouvre le portail en bois. Qui que vous soyez, vous serez d’emblée invité à visiter l’endroit et à rencontrer le maître des lieux, où qu’il se cache dans ce dédale de pièces lumineuses et bigarrées où l’art foisonne.

 Garder contact avec la terre est un besoin essentiel. Cela nourrit le corps et l’esprit, affirme Mourabiti

Ce jour-là, Mourabiti est chez lui, installé dans le salon attenant à son atelier. Ses fameux seins sculptés couvrent les murs, au côté de mains de Fatma et d’autres objets de culte. Il y a aussi quelques-uns de ses tableaux et ses plateaux circulaires renfermant chacun une plaque de la forme du continent africain, en papier mâché peint.

« Quand j’ai du travail, je peux rester enfermé ici pendant une bonne dizaine de jours », confie Mourabiti, qui n’a besoin de rien de plus que de calme, de ses cinq chevaux et de la vue sur l’Atlas. « Pour nourrir mon esprit, je tiens à la nature, dit-il. Garder contact avec la terre est un besoin essentiel. Cela nourrit le corps et l’esprit. »

Ainsi, l’artiste quitte rarement les lieux, si ce n’est pour quelques heures de randonnée en montagne, un aller-retour à Marrakech ou un voyage à l’étranger. Non loin de son domicile, la résidence a une dimension spirituelle, presque mystique. « Cette dimension existe en chacun de nous, explique Mourabiti. C’est comme la sensibilité. La question est de savoir comment la révéler. »

« Les ingrédients nécessaires à la créativité »

Passé l’accueil, une pièce fait office de bibliothèque et de librairie, où s’organisent de temps à autre des cafés littéraires. Il y a aussi une spacieuse salle à manger dont les murs sont tapissés d’œuvres, un musée dédié à l’artiste plasticien Khalil El Ghrib et une salle de projection aux murs recouverts de citations de l’écrivain marocain Edmond Amran El Maleh, ancien résident d’Al Maqam, décédé en 2010. Dans le jardin, où les cactus foisonnent, se trouve une stèle à sa mémoire, installée à la verticale, avec des inscriptions en hébreu. « Elle provient de sa première pierre tombale. Il y a trois ans, cette stèle a été remplacée et j’ai tenu à la récupérer », indique Mourabiti.

Au cours de la visite, nous croisons la Française Sibylle Baltzer, couverte de peinture blanche, œuvrant dans son atelier. Juste à côté, un espace vide. Le Marocain Mohamed Larbi Rahhali, qui l’utilise, travaille avec des boîtes d’allumettes.

En cette fin février, Al Maqam – qui offre quatre places à des artistes en résidence – accueille trois plasticiens. Un peu plus tard au cours de la visite, après avoir longé le verger puis la piscine, construite avec de la chaux et de la poudre de marbre, on croise le contre-ténor Rachid Ben Abdeslam, le quatrième résident. « On ne pourrait rêver meilleur endroit pour un artiste, s’émerveille-t-il en louant la quiétude des lieux. Tous les ingrédients nécessaires à la créativité sont réunis ici. »

Une résidence d’artistes paradisiaque

Ce n’est pas Mahi Binebine qui le contredira. Arrivé ici en 2004 pour une résidence de trois semaines, le peintre-écrivain établi à Marrakech est désormais le partenaire attitré de Mourabiti. Il affirme même, dans un grand éclat de rire, que tous deux sont mariés depuis quatorze ans et qu’Al Maqam, où il se rend tous les jours, est leur enfant. « C’est un lieu bizarre, qui retient les gens. Et Mourabiti a eu la bonne idée de faire acheter à six ou sept artistes, à moindre coût, des terrains environnants qui entourent la résidence. »

« Al Maqam s’est construite au fur et à mesure, au fil des idées et des envies, raconte Mohamed Mourabiti, qui refuse d’évoquer son budget. Je ne sais même pas moi-même combien tout cela a coûté. » La galerie artistique, le salon principal, les chaleureuses terrasses sur le toit, les dix chambres ou encore le patio feng shui confèrent au lieu un aspect des plus paradisiaques. « En juillet prochain, je vais inviter un moine qui a son atelier de fonderie et de céramique en France, un imam rencontré dans l’Atlas qui coud des djellabas et un rabbin chanteur. » De quoi garantir de sacrés échanges !


Un Éden abordable

Plusieurs institutions financent les résidences artistiques au sein d’Al Maqam, notamment l’Institut français, des associations d’artistes comme celle de la ville d’Assilah, au Maroc, ou la Drac d’Amiens, en France. Des projets ont également été mis en place, dont celui avec le romancier et poète Michel Butor, en mai 2009, lancé par La Rose du Dadès, une association soutenue par l’Unesco.

« Il s’agissait d’un travail autour de la poésie et de l’image. » Al Maqam finance elle-même trois résidences par an. Une nuit au sein de l’établissement et un accès en journée à l’un des ateliers coûtent 700 dirhams, soit 62 euros environ. Un tarif plutôt abordable. « J’ai imaginé ce projet sans aucune intention commerciale. Le monde de l’art est déjà assez fragile et bizarre comme ça », clame Mourabiti.

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