Par Alphonse-Marie Luzayamo (Le Potentiel)

A l’occasion de la célébration des cinquante ans de l’indépendance de la R.D.Congo, nous avons voulu relire l’histoire de notre pays à travers le Manifeste de Conscience africaine par l’approche de la métahistoire. Ce texte encore d’actualité avait été l’un des moteurs d’une prise de conscience à la base du combat des Congolais pour leur indépendance.

LES AUTEURS DU MANIFESTE

Sous la direction de Joseph Ileo et encouragé par les conseils de l’Abbé Joseph-Albert Malula, curé de la paroisse Saint-Pierre, le Manifeste fut rédigé par Joseph Ngalula, Antoine Ngwenza, Albert N’kuli, Dominique Zangabi et Victor Ndjoli, membres de l’équipe de rédaction de Conscience africaine. Publié le 1er Juin 1956, le document fit l’effet d’une bombe dans les milieux belges et congolais. A l’évidence, un groupe de la jeune intelligentsia de l’époque, était donc capable d’évaluer les enjeux de l’heure.

LES IDEES-MAITRESSES DU MANIFESTE

D’emblée, une phrase à retenir: « les 30 années à venir seront décisives pour notre avenir ». Il s’agissait d’une première réaction au Professeur belge, Théo Van Bilsen qui, en 1955, avait publié un ouvrage dans lequel il préconisait l’indépendance du Congo-Belge après trente ans, c’est-à-dire, en1985.

Les auteurs pensèrent que pour « mener le Congo à l’émancipation politique complète endéans trente ans », il fallait dégager clairement un compromis entre l’impatience des uns (les Congolais) et le conservatisme des autres (les Belges). Le Manifeste trancha pour un plan global d’émancipation totale, en attendant l’indépendance politique.

Le petit groupe d’auteurs ne manqua pas d’aplomb en envisageant une communauté belgo-congolaise pour « une fraternité humaine sans distinction de races », rejetant ainsi le principe : égaux, mais séparés. S’agissant du volet socio-économique, le Manifeste dénonce les bas salaires, exige la liberté syndicale et récuse les nationalisations des entreprises. Pour l’essentiel, les auteurs du Manifeste tranchent: « pas d’intégration du Congo dans la Belgique », mais plutôt une libre collaboration entre deux nations indépendantes. Par ailleurs, le Manifeste insiste pour l’implication des Congolais dans l’élaboration du plan de trente ans ; cependant, il écarte toute éventualité de partis politiques dans l’immédiat, ces derniers étant porteurs des germes destructeurs. D’où la création d’un Mouvement national populaire.

Enfin, le Manifeste se termine sur une exigence déterminante sur l’avenir du Congo : « personne ne doit chercher dans le mouvement à créer son intérêt personnel et la satisfaction de ses besoins. » Or, en 1958, à la naissance du Mouvement national congolais, P.E. Lumumba coopté dans le mouvement, va tourner les choses à son seul avantage. Nous le verrons plus tard. (Texte du Manifeste de Conscience africaine lu dans le livre de J. Mbungu, L’indépendance du Congo-Belge et l’avènement de Lumumba, l’Harmattan, Paris, 2008, pp.223-231)

REACTION DE L’ABAKO AU MANIFESTE

La réaction de l’Alliance des Bakongo (ABAKO) présidée par Joseph Kasa-Vubu depuis 1954 n’est pas des plus tendres. Et l’alliance ne s’en cache pas du tout, elle qui milite pour un changement plutôt radical.

Aux questions politiques soulevées par le Manifeste, l’Abako réplique : « c’est par la politique que l’on gouverne et que l’on peut réaliser l’union des Congolais. L’opinion fait le parti politique. On ne pourra rallier tous les Congolais à une même opinion. » D’où la nécessité des partis politiques (Op. cit. p.233). Dans cet ordre d’idées, l’Abako réclame les garanties aux droits politiques et à toutes les libertés. Concernant l’élaboration du plan de 30 ans du Professeur Théo Van Bilsen avec la participation des Congolais, l’Abako revendique son annulation pure et simple pour ne pas retarder le Congo. La Belgique doit accorder l’émancipation immédiate.

En sus, l’ABAKO récuse une communauté belgo-congolaise qu’elle juge utopique. Le Congo est une colonie d’exploitation et non de peuplement. C’est le Congo des indigènes avec des blancs qui y résident temporairement. Les intérêts n’étant pas les mêmes, installer des Blancs équivaudrait à asseoir une société discriminatoire que condamne pourtant Conscience africaine.

Aux questions socio-économiques soulevées dans le Manifeste, l’ABAKO juge inopportunes les solutions y proposées. Certes, il faut un bon salaire minimum vital à des indigènes qu’on se flatte d’avoir civilisé ; mais l’ABAKO pense qu’il faut nationaliser les entreprises parastatales, les Belges n’ayant pas poussé l’enseignement au niveau de la formation de cadres supérieurs. L’Université Lovanium, la première du pays, n’a vu le jour qu’en 1954.

Enfin, l’ABAKO s’insurge contre la division de la population en évolués et masse, car « tout est masse et tout est citoyen », même si parmi les membres de l’ABAKO, bon nombre sont « immatriculés ».

LES LEÇONS A TIRER

Au moment de la rédaction du Manifeste de Conscience africaine, l’espace politique congolais est vide. Il existe l’Alliance des Bakongo (ABAKO), association culturelle pour la revalorisation de la langue kikongo créée en 1950 par Edmond Nzeza-N’landu. Elle se transformera petit à petit en parti politique. Le Manifeste de Conscience africaine va influencer la politique coloniale belge au Congo. Il accompagne les Belges progressistes tels que Pierre Ryckmans ou L. Pétillon qui militent pour l’émancipation de la colonie. En 1957, il est organisé dans certaines villes de la colonie, les premières élections municipales libres et démocratiques que remporte l’ABAKO à Léopoldville.

En 1958, des Congolais sont invités à l’Exposition universelle de Bruxelles. C’est en attendant le retour de Joseph Ngalula que les rédacteurs du Manifeste, qui ont pris l’habitude de se réunir régulièrement à la rédaction du journal Présence Congolaise, au quartier Renkin (Matonge), ont coopté un certain Patrice-Emery Lumumba, ancien agent des services postaux de Stanleyville. Ce dernier se trouve à Léopoldville où il cherche du travail après avoir purgé une peine de prison pour péculat.

La première leçon à tirer est que les auteurs du Manifeste ne furent pas arrêtés, alors qu’aujourd’hui ils croupiraient à Makala. Pas plus que ceux de l’ABAKO dont les propos étaient plus virulents. Une autre leçon est la création du Mouvement national congolais, parti à caractère non tribal, non ethnique. Les membres fondateurs de ce parti étaient en majorité des militants de différents mouvements d’action catholique issus du groupe des signataires des motions envoyées aux autorités belges depuis Août 1958 concernant le Groupe de Travail parlementaire chargé d’élaborer les bases d’un programme d’émancipation du Congo-Belge. Mais, ce furent surtout les signataires du Manifeste de Conscience africaine. Ainsi, pour trouver une appellation au nouveau parti, il a suffi d’adopter la formule du Manifeste en transformant « Mouvement national populaire » en Mouvement national congolais. La proposition fut adoptée à l’unanimité le 4 octobre 1958.

Mais, la création de ce parti suscita un gros problème dès le départ. Le jour de l’élection du Comité provisoire, le 10 octobre 1958, les dix membres fondateurs ne voulaient pas d’un président dans l’immédiat, mais seulement d’un Secrétaire général. Ils commirent la bévue de procéder tout de même à une élection formelle. La consigne fut que chacun votait pour lui-même, de sorte que personne n’aurait plus de voix que la sienne. Or, Patrice Lumumba, le onzième membre, était venu avec un intrus qu’on laissa voter. Lumumba obtint ainsi 2 voix sur 12, la sienne et celle de l’intrus. Le groupe décida de remettre l’affaire à plus tard. Mais, Lumumba composa un comité provisoire qu’il fit publier dans un journal de ses amis belges. Il devint le président du Mouvement national congolais dans ces circonstances.

Le geste inélégant de Patrice Lumumba provoqua une réprobation générale à la base de la création de plusieurs partis, notamment le MNC/Kalonji. Comme le souligne Joseph Mbungu dans son livre, L’Indépendance du Congo-Belge et l’avènement de Lumumba (publié à L’Harmattan, Paris, 2008, p.69), un « mowuta » (un rural) récemment débarqué dans la capitale parvint à supplanter des Lipopois (Kinois) au sein d’un mouvement conçu par eux et créé chez eux.

En outre, ce geste inélégant allait à l’encontre de l’esprit du manifeste qui avait condamné la recherche de l’intérêt personnel et la satisfaction des besoins individuels. On ne devrait guère s’étonner de l’acte posé par le Premier ministre congolais, le 30 juin 1960, secoué constamment par des préoccupations identitaires. Dérogeant aux règles élémentaires du protocole et de la diplomatie, Patrice-Emery Lumumba prononça un discours inopportun qui empêcha la cérémonie de remise et reprise, provocant le départ précipité du souverain belge et des Blancs censés accompagner le nouvel Etat dans la gestion de la chose publique.

Les idéaux du Manifeste de Conscience africaine sont demeurés intacts dans le tiroir de voeux pieux. A ce jour, hormis le Manifeste de la Nsele plutôt à connotation politicienne, on n’a pas un vrai projet de société, un programme socio-économique qui sortirait le Congo du marasme multiforme qui le caractérise. D’année en année, la situation se dégrade davantage. Et comme il y a cinquante ans, on va fêter dans l’allégresse la plus totale, en dépensant des milliards de francs congolais, juste pour la consommation politique.

D’année en année, les dirigeants politiques et les technocrates congolais se contentent de l’humiliation à laquelle l’Occident nous a forcés par la colonisation. Ils refusent de comprendre ce qui nous arrive ; ils ne peuvent pas organiser une forme de résistance, à l’instar des auteurs du manifeste, de manière à influer sur les rapports de force qui régissent le monde. Les dirigeants et les technocrates se contentent du diagnostic et des solutions des dominants du Nord. Nos politiques sont-ils réellement entrés dans l’histoire ?