Analyse de l’héritage politique et idéologique de Patrice Emery Lumumba.

 

Patrice Emery Lumumba- lE Premier Premier Ministre de la RDC

Patrice Emery Lumumba- lE Premier Premier Ministre de la RDC

Chers lecteurs,

 Trente-huit ans après son assassinat programmé par les puissances extérieures, la personnalité mythique et légendaire du Premier ministre congolais, le panafricaniste Patrice-Emery Lumumba hante continuellement la mémoire historique et universelle. À preuve, beaucoup de zones d’ombres persistent encore aujourd’hui sur son destin exceptionnel brutalement estompé le 17 janvier 1961 à Élisabethville (Lubumbashi-Katanga) sur ordre des intérêts occidentaux et mis en œuvre par leurs agents de subordination et satrapes locaux. Force est de souligner que le fait même de citer ce nom magique gravé indélébilement dans l’inconscient collectif du peuple congolais déclenche, faut-il le souligner, fréquemment des passions tribales ou ethniques incontrôlables. Le prononcer exacerbe toujours des clivages politiques ou idéologiques aigus.

 

L’article ci-après de M. Joël Lévy que vous avez aujourd’hui, le loisir de lire, n’est pas en soi une œuvre d’historien. Loin de là. Bien qu’il replace certains faits dans leur contexte normal ou certains événements dans leur historicité, ce dernier ne consiste point du tout à rétablir avec une certitude géométrique une vérité dont les moyens et les ressources d’investigation font cruellement défaut. Il vise plutôt à fournir une matière brute, à livrer, aux lecteurs passionnés de la décolonisation, des outils de première nécessité dans le cadre d’un débat démocratique, libre et contradictoire que votre serviteur espère résolument vif, animé, franc, civilisé, respectueux et tolérant.

 

En effet, au-delà de l’envergure de bon nombre d’acteurs potentiels ou réels du drame congolais, l’essentiel n’est pas uniquement de relever des responsabilités politiques mais plutôt de ressortir, de déterminer surtout les grands enjeux internationaux du Congo dans le cadre du développement de l’Afrique, et ce au regard des événements conflictuels actuellement en cours dans la région des Grands Lacs. À cet égard, nous vous demandons de bien vouloir nous partager toutes vos réflexions et vos commentaires les plus précieux sur le statut particulier et singulier du Congo et de l’Afrique dans le nouvel ordre international du IIIè millénaire.

           

Votre serviteur

 

Le texte ci-après a été publié au mois de novembre 1998.

 

République démocratique du Congo

 

Le 30 juin 1999, la République Démocratique du Congo (RDC) commémore le trente-neuvième anniversaire de son accession à l’indépendance nationale et à la souveraineté internationale. Ces festivités nationales sont malheureusement assombries par une guerre civile qui sévit atrocement dans l’Est du pays. Cette conflagration met aux prises les forces armées congolaises (FAC) loyales au président autodésigné Laurent-Désiré Kabila et une double rébellion militaire mobutiste et tutsie banyamulenge logistiquement appuyée par une ligue de pays limitrophes (Ouganda, Rwanda et Burundi) ainsi que par bon nombre d’intérêts politiques, militaires et financiers extérieurs (belges, français, américains et sud-africains). Cette coalition armée antikabiliste nourrit l’ambition de mettre coûte que coûte la main sur toutes les ressources minières et stratégiques que regorge le sous-sol de ce géant d’Afrique centrale. Cependant, dans le contexte politique de morcellement territorial – indubitablement favorisé par la triple agression ougando-rwando-burundaise – que refuse poliment de condamner la communauté internationale, que peut bien réellement signifier, aujourd’hui, pour toutes les Congolaises et tous les Congolais, l’État, la nation, l’unité nationale, l’indépendance, la souveraineté ou l’intégrité territoriale de leur cher pays?

 

Le testament politique de Patrice Emery Lumumba

La vocation africaine du Congo : Acte de foi d’un nationalisme identitaire

 

Par Joël Lévy

 

En 1885, la conférence de Berlin consacre impunément sous l’impulsion du prussien Otto Von Bismarck le dépeçage systématique du continent africain. Au cours de ce sommet réunissant les différentes puissances européennes, le roi des Belges Léopold II, descendant de la famille des Saxe-Cobourg, réussit à imposer, en bon génie, au futur Congo un statut tout à fait particulier. En effet, ses homologues reconnaissent à ce territoire géant d’Afrique centrale le statut de «propriété privée du souverain de Belgique». Toutefois, celui-ci est «assorti d’une condition de préemption» dont le principal bénéficiaire est incontestablement la France au cas où le monarque génial ne saurait ou ne pourrait mettre substantiellement en valeur cet espace vital et stratégique. En raison de sa situation géographique, ce territoire majestueux et immensément riche, à la dimension d’un sous-continent, naguère sillonné d’est en ouest pour le compte du roi des Belges par le mémorable explorateur écossais, Sir Henri «John Rowlands» Morton Stanley[i], suscite, attise déjà à cette époque on ne peut exceptionnelle des appétits mercantilistes et des convoitises internationales.

 

Comme le Congo est politiquement consacré propriété privée, cela implique qu’il échappe à toute juridiction publique. Ainsi, cette vaste contrée dont la superficie représente en réalité quatre-vingts fois l’étendue de la Belgique, est vouée aux gémonies de la loi privée. À cette époque où les libertés économiques et les droits sociaux sont érigés au rang de principe et de dogme en Occident, qui dit ‘‘loi privée’’, dit ‘‘entreprise privée’’. En effet, le Congo est totalement géré par de nombreux grands trusts bancaires, financiers et miniers internationaux qui gravitent autour des intérêts royaux. Cette gestion est en fait confiée à l’Union Minière du Haut-Katanga (UMHK)[ii] qui est une succursale de la Société Générale de Belgique (SGB). Ce holding financier dispose, en réalité, des ramifications tentaculaires dans la plupart des groupes industriels et financiers qui dominent en principe le gotha international (groupes Lazare, Oppenheimer, Rockefeller, Ryan-Guggenheim, Anglo-American).

 

Outre l’administration et la force publique coloniale pour réprimer violemment les populations autochtones, la gestion mentale du Congo est également confiée à la très puissante et très influente Église catholique dont l’objectif primordial est de former des « nègres dociles » éternellement à la solde du pouvoir colonial belge dont la doctrine est « pas d’élite, pas d’ennuis ». En dépit de son incontestable efficacité, cette entreprise de détournement intellectuel se heurte à la résistance d’une aile nationaliste. Celle-ci est assurément incarnée dès les années vingt par le prophète «Tata Simon Kimbangu», fondateur de l’Église autochtone kimbanguiste. C’est en s’appuyant substantiellement sur les passages et messages d’Évangiles de la Sainte Bible apportée par la civilisation occidentale dans les contrées africaines que ce dernier démonte toutes les mécaniques de l’exploitation des Noirs. Dans le but d’extirper, de neutraliser cette forme de lutte anticolonialiste fondée sur la non-violence, l’administration belge arrête le résistant nationaliste Simon Kimbangu. Elle le déporte manu militari à Élisabethville (Lubumbashi) au Katanga où il meurt loin des siens en 1956.

 

Juste après la mort de ce prophète noir, émerge soudainement en 1958 un certain Patrice-Emery Lumumba reconnu ‘‘immatriculé’’ – c’est-à-dire : reconnu évolué ou assimilé par l’administration belge en 1954 – mais amèrement excédé par l’arrogance de la machine coloniale et l’exploitation éhontée de ses frères. Ce leader charismatique est né le 2 juillet 1925 à Onalua, dans le territoire de Katako-Kombe (Sankuru-Kasaï-Nord). Très jeune, il est définitivement exclu, écarté des écoles chrétiennes administrées par les congrégations des missionnaires scheutistes qui le jugent moins docile et moins malléable. Par conséquent, il est directement dirigé vers le réseau scolaire protestant où il décroche finalement un diplôme d’études moyennes qui est l’équivalent du certificat de l’école primaire. Commis des postes à Stanleyville (Kisangani) en 1954, il devient syndicaliste et préside de ce fait le personnel indigène de la Province Orientale. En 1957, Patrice Emery Lumumba gagne Léopoldville (Kinshasa) pour travailler dans une brasserie. En si peu de temps, il gravite plusieurs échelons administratifs pour finalement occuper le poste de directeur. En même temps, il devient un des promoteurs incontestés et chefs de file du Mouvement national congolais (MNC) dont les cofondateurs sont en principe Albert Kalonji Ditunga et Joseph Iléo Songo Amba.

 

Sûr de son destin national, répondant en bon patriote à l’appel de détresse du peuple congolais, Patrice-Emery Lumumba quitte sans tarder la firme qui l’emploie pour se consacrer exclusivement à la direction du MNC. C’est effectivement au Congrès de Luluabourg (Kananga) d’avril 1959 que le futur Premier ministre du Congo définit les objectifs d’un parti national et supra-ethnique. Ses visées politiques viennent se greffer ainsi sur les idéaux tiers-mondistes véhiculés à la Conférence de Bandoeng et à l’idéologie panafricaniste diffusée à la Conférence d’Accra (Ghana) en 1958 et de Caire (Égypte). La plupart des valeurs politiques et principes idéologiques émis sur ces différentes tribunes et réunions internationales constituent véritablement, logiquement et substantiellement les grandes lignes de force du lumumbisme à la fois anticolonialiste et anti-impérialiste. Ils constituent idéologiquement la pierre angulaire de ce qu’il convient de qualifier de Nationalisme congolais.

 

En effet, cette doctrine politique au cœur de la République démocratique du Congo met en relief l’indépendance nationale, l’unité du Peuple (la nécessaire construction de la Nation et la défense de l’intégrité du territoire national), la sacrosainte liberté de l’Afrique (la solidarité continentale). Tous ces principes sont irrémédiablement consignés dans la pensée politique de Patrice-Emery Lumumba (Vocation africaine du Congo). À la lumière d’événements politiques qui se déroulent actuellement dans ce pays d’Afrique centrale et de la région des Grands Lacs, il importe d’apprécier, bien entendu, la stratégie des autorités politiques et gouvernementales de Kinshasa afin d’honorer méticuleusement la mémoire du Martyr de l’indépendance congolaise.   

 

L’indépendance du Congo

 

« Peuple congolais, mon pays et moi-même, nous reconnaissons avec joie et émotion que le Congo accède, ce 30 juin 1960, en plein accord et amitié avec la Belgique, à l’indépendance et à la souveraineté internationale ». Baudouin 1er, Roi des Belges, Parlement de Léopoldville, jeudi 30 juin 1960.

 

C’est en ces termes forts dont la sincérité est ultérieurement appréciée au regard du chaos congolais que le roi des Belges Baudouin 1er proclame solennellement l’indépendance nationale de ce géant d’Afrique centrale. En effet, quelques jours suivant son accession à la souveraineté internationale, le Congo entre de plein fouet dans la spirale sans fin de la violence physique dont la circonvolution ne peut être maîtrisée par les nouvelles autorités politiques. Le 5 juillet, la force publique coloniale se mutine contre la hiérarchie européenne. Les soldats autochtones n’apprécient nullement le refus d’émancipation de l’armée défendu par le commandant en chef, le général belge Janssens. Sa phrase écrite au tableau noir devant un parterre de militaires africains « Après l’indépendance = Avant l’indépendance » fait déborder la marmite.

 

Le 11 juillet 1960, la République du Congo emprunte le chemin de la balkanisation manipulée par les intérêts politico-financiers belges. Appuyé par l’Union Minière du Haut-Katanga (UMHK), la province minière la plus riche du pays, le Katanga[iii], fait sécession sous l’instigation du président Moïse Kapenda Tshombe. Celui-ci proclame la naissance de l’État Indépendant du Katanga (EIK). En réaction à ce mouvement sécessionniste, le chef des guerriers balubakat[iv] Jason Sendwe, d’ailleurs allié au gouvernement central et aux autres forces lumumbistes et nationalistes, organise à son tour une sécession dans la sécession. Ce dernier extirpe le Nord-Katanga de l’emprise coloniale belge et de l’influence politico-ethnique des dignitaires politiques yeke (Godefroid Munongo), tshokwe et lunda (Tshombe) pour le rattacher définitivement à la République du Congo.

 

Un mois après, c’est-à-dire le 8 août 1960, les séparatistes katangais sont suivis dans leurs sombres voie et dessein sécessionniste par la Province minière du Sud-Kasaï. Cette région du centre du pays abrite d’importants gisements diamantifères mondiaux. Soutenu politiquement et financièrement par la Société internationale forestière et minière du Congo (Forminière)[v], Mulopwe Albert Kalonji Ditunga profitant ainsi des tergiversations diplomatiques du Conseil de sécurité de l’ONU sur la question katangaise proclame, à son tour, la naissance de l’État minier du Sud-Kasaï[vi]. Il y a lieu de noter que tous les locaux publics et administratifs du nouvel État sécessionniste sont situés au sein des édifices appartenant à la Forminière. Cette multinationale prend également en charge toutes les dépenses des autorités politiques de facto ainsi que le budget de l’État factice de Bakwanga.

 

Dans un premier temps, ces événements soudent, par leur gravité et par leur ampleur, la cohésion politico-institutionnelle, la solidarité voire l’identité des vues entre le chef de l’État (Joseph Kasa-Vubu) et le Premier ministre (Patrice-Emery Lumumba), notamment en raison de l’intervention militaire belge au Katanga (9 juillet 1960). À cet égard, le chef du gouvernement congolais déclare à la Radio-Léopoldville le 22 juillet 1960 : « Entre le chef de l’État et moi-même, il y a une unité de vues, une solidarité et même pas une aiguille ne peut entrer entre nous dans nos relations (…). Cette unité entre le chef de l’État et moi, c’est cela qui fait la force du Congo indépendant ». Toutefois, l’évolution rapide de l’imbroglio politique congolais tend malheureusement à affaiblir cette coalition au sommet de l’État. En effet, les divergences transparaissent effectivement au grand jour lorsque le président de la république très favorable à une solution politique et négociée de la crise congolaise ne supporte quasiment plus l’opiniâtreté et l’obsession d’un chef du gouvernement irrémédiablement tenté par l’usage systématique et automatique de la force armée afin de récupérer des pans du territoire national qui échappent à sa juridiction.

 

Lorsque se déroulent effectivement, le 5 septembre 1960, les abominables massacres de Bakwanga (M’Buji-Mayi) perpétrés sans états d’âme par les troupes militaires de l’ANC dirigées par le général Victor Lundula – de surcroît oncle de Patrice-Emery Lumumba – et répondant aux ordres exclusifs du Premier ministre congolais, le président Kasa-Vubu, qui vient d’avoir un entretien marathon de cinq heures avec M. Timberlake, d’ailleurs ambassadeur des États-Unis d’Amérique à Léopoldville (Kinshasa), décide de révoquer partiellement le gouvernement nationaliste sans même consulter le principal intéressé : [Patrice Lumumba][vii]. Pour démettre politiquement ce cabinet, le chef de l’État du Congo épaulé par des sherpas étrangers, assisté par une armée des conseillers belges (Pr. Jef Van Bilsen)[viii], américains (des officiels tous membres actifs de la CIA et du département d’État)[ix] et français (G. Denis) évoque « la mal gouvernance, l’incitation à la haine ethnique, la constitution d’une milice ou faction armée à des fins strictement privées, l’atteinte à la sûreté de l’État ». Par conséquent, pour avoir plongé le jeune pays dans une guerre civile atroce, Lumumba est remplacé dans la foulée par le Premier ministre Joseph Iléo, un syndicaliste élu sénateur et très proche de divers intérêts économico-financiers coloniaux et, de surcroît, membre fondateur du MNC.

 

Apprenant sa démission par voie de presse, Patrice-Emery Lumumba très furieux de la tournure prise les événements démet, à son tour, de toutes ses fonctions le président Joseph Kasa-Vubu pour « collusion avec l’ex-puissance coloniale belge et le lobby flamand ». Ainsi, le Congo est décapité. Il n’a plus de président à sa tête. Mais, il dispose d’un gouvernement bicéphale, à deux têtes tel un « Minotaure » (Iléo et Lumumba). Il dispose aussi de deux branches armées (ANC/Mobutu qui est le chef d’état-major officiel désigné par le président Kasa-Vubu et ANC/Lundula ou forces armées populaires congolaises – FAP – restées foncièrement fidèles aux options politiques et idéologiques du Premier ministre congolais).

 

Comme les gouvernements Iléo et Lumumba se disputent, à n’en pas finir, la légitimité politique et constitutionnelle, le colonel Joseph-Désiré Mobutu fort du soutien de l’armée enjoint finalement la classe politique de se réconcilier. Pendant ce temps, le nouveau Premier ministre Joseph Iléo est incapable de former un gouvernement, de réunir une majorité parlementaire autour de sa politique. De son côté, Patrice-Emery Lumumba continue à exercer ses fonctions de chef du gouvernement. À cet égard, il nomme, par décret, nombre de hauts cadres administratifs et militaires (le colonel Maurice M’Polo qui est son futur compagnon d’infortune au Katanga, est élevé au grade militaire de lieutenant-général). Il continue également à mobiliser toutes les forces politiques et populaires autour de sa personne. Pendant que la confusion règne au pays, il recueille le 13 septembre 1960 une majorité très controversée en faveur des pleins pouvoirs qu’il a sollicités. Furieux, Kasa-Vubu ajourne les travaux parlementaires et le colonel Mobutu qui vient de se faire nommer chef d’état-major de l’ANC par le chef de l’État congolais après plusieurs intrigues dont il a effectivement seul le secret, encerclent le parlement par les militaires qui lui sont fidèles.

 

Mais, les activités politiques du Premier ministre déchu donnent des arguments à ses opposants les plus irréductibles et aux pourfendeurs des thèses nationalistes qui décident de le mettre hors d’état de nuire – selon l’expression consacrée du ministère belge des affaires étrangères – en ouvrant une information judiciaire contre lui auprès du procureur de la république, le belge René Rom. Force est de mentionner que ce haut personnage judiciaire de la cour d’appel de Léopoldville (Kinshasa) admet plus tard devant le ministre de la justice lumumbiste Rémy Mwamba – également démis de toutes ses fonctions par le chef de l’État – qu’il est précipitamment conduit à rédiger le mandat d’amener contre le Premier ministre Patrice-Emery Lumumba. C’est à la suite de fortes pressions extérieures (conseillers belges, français et américains auprès de Joseph Kasa-Vubu, faut-il entendre), conclut-il au cours de cette réunion, qu’il émet finalement au bureau du président de la république un acte d’accusation contre le leader panafricaniste nationaliste du MNC pour exercice illégal des prérogatives gouvernementales et, enfin, incitation à une insurrection populaire contre les autorités politiques constituées.

 

Dans cet imbroglio qui respire en fait l’impréparation de l’élite nationale enchevêtrée à l’immaturité de la classe politique, le colonel Joseph-Désiré Mobutu effectue un putsch grâce, notamment, à la collusion de l’ancienne puissance coloniale. Ce premier coup d’État militaire du chef d’état-major de l’ANC qui intervient un jour après la confiance parlementaire à Lumumba et sa nomination à ce poste stratégique au sein de l’armée, est d’ailleurs qualifié non sans morgue par son propre auteur de « coup de force ». À ce titre, il nomme le collège des commissaires généraux (CCG) composé de jeunes étudiants, de surcroît universitaires, (Mario-Philippe Cardoso Losembe Batwanyele, Étienne Tshisekedi wa Mulumba, Marcel Lihau Ebua, Albert Ndele, Joseph Mbeka, Jonas Mukamba Kadiata Nzemba) et de l’élite politique et dirigeante (Albert Delvaux Mafuta Kizola, Justin-Marie Bomboko Lokumba) totalement vouée aux intérêts coloniaux de la Belgique. En proclamant « la neutralisation des institutions politiques » au profit dudit cabinet fantoche (de facto), cet ancien secrétaire général près du gouvernement interdit pratiquement toute activité publique au chef de l’État Joseph Kasa-Vubu, aux deux Premiers ministres Joseph Iléo et Patrice-Emery Lumumba.

 

Pour mettre un terme à la crise et aux tensions politiques qui paralysent réellement le pays, la classe politique congolaise met sur pied une commission de réconciliation [commission compromissoire] désignée par le parlement et placée sous l’égide des Nations unies. Durant le mois d’octobre 1960, cette structure arrache, au grand dam de diverses puissances colonialistes et impérialistes, un accord politique entre le président Joseph Kasa-Vubu et le Premier ministre Patrice-Emery Lumumba qui devraient annoncer solennellement à la population ainsi qu’à la communauté internationale leur réconciliation. Le jour où cet accord est conclu, il est décidé que cette entente serait immédiatement annoncée à la radio nationale.

 

Lorsque les voitures officielles s’apprêtent effectivement à ‘‘se rendre’’ à la maison de la radio pour l’annonce de l’accord, le président de la république qui a déjà apposé officiellement sa signature au bas du document, juste à côté de celles du Premier ministre déchu (Patrice Emery Lumumba) et du président du Sénat congolais (Joseph Okito)[x], reçoit subitement un coup de téléphone. Après cette conservation on ne peut plus mystérieuse, il montre bizarrement des signes d’inquiétude et refuse finalement de s’y rendre. Au même moment où cet appel parvient au chef de l’État congolais, une réunion spéciale se tient, en réalité, depuis quelques heures entre M. Linner, le représentant de l’ONU, le colonel Joseph-Désiré Mobutu, l’ambassadeur Scott du Royaume-Uni et l’ambassadeur Timberlake des États-Unis d’Amérique à Léopoldville (Kinshasa).

 

Selon certains experts, cet appel téléphonique mystérieux dissuadant toute réconciliation entre le dirigeant congolais et le chef du gouvernement prouve que la CIA et l’ambassadeur Timberlake – que la radio du ministre de l’information (M. Anicet Kashamura) du cabinet Lumumba dénonce comme le vrai fossoyeur de la démocratie nationale et l’artisan du rôle néfaste dans la politique congolaise – ne se contentent pas uniquement de pousser le président de la république à révoquer le Premier ministre. Ils mettent également tout en œuvre pour saborder et anéantir définitivement tout accord politique entre ces deux personnages au sommet de l’État congolais[xi].

 

Cette éviction politique du gouvernement nationaliste de Léopoldville qui est ultérieurement suivie de l’arrestation à Lodi (Sankuru) du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba par les soldats de l’ANC encadrés par l’inspecteur général de la sûreté nationale Gilbert Pongo – tous placés sous les ordres du colonel Joseph-Désiré Mobutu – le 2 décembre 1960[xii] et de son élimination physique par les forces extrémistes et néocolonialistes à Élisabethville (Lubumbashi) au Katanga le 17 janvier 1961[xiii], doit être idéologiquement placée dans le contexte stratégique du rachat de l’indépendance congolaise par l’ex-puissance coloniale et tutrice, la Belgique[xiv]. Elle met automatiquement en branle le processus restaurateur de l’entreprise coloniale[xv]. En effet, à cette époque trouble, dans le cadre de la souveraineté politique du Congo, la Belgique souhaite vivement « une indépendance-association » afin de garder une ferme mainmise sur le destin politique de son ex-colonie de l’Afrique centrale. Inspirée de la tradition britannique du Commonwealth, cette formule politique et administrative de « dominion » qui consacre la direction du pays par un gouverneur général nommé par Bruxelles, est rejetée d’un revers de la main par le leader nationaliste Lumumba qui y voit inexorablement une occasion de perpétuer l’asservissement du peuple congolais. À ce propos, il déclare sans ambages, dès janvier 1960, aux Amis de Présence africaine en Belgique : « Parce que nous ne concevions pas qu’un gouvernement congolais pouvait être encore présidé par un gouverneur général, nous avons compris par-là que ce n’était pas une vraie indépendance que l’on nous promettait ».

 

Il importe de souligner que l’anarchie au Congo est provoquée par de puissants intérêts financiers belges en vue de mettre au pas le gouvernement nationaliste de Patrice-Émery Lumumba. En effet, celui-ci se propose de « nationaliser » les entreprises minières qui leur sont concédées depuis des lustres par le roi Léopold II et le gouvernement de Bruxelles. Comme le président Salvador Allende qui voudrait substantiellement procéder à la réforme foncière au Chili, Patrice Emery Lumumba est éliminé politiquement et physiquement par les forces réactionnaires (locales et étrangères) au nom de la survivance de l’entreprise coloniale. À cet égard, Charles P. Howard écrit : « L’élimination de Lumumba était une nécessité absolue si l’on voulait arracher le Congo aux mains africaines. Non seulement il devait être renversé, mais il devait être enlevé du chemin. Aussi longtemps, qu’il demeurerait sur la scène politique, il constituerait une menace pour la domination blanche au Congo et dans le reste de l’Afrique ».

 

Par ailleurs, il convient de relever qu’en proclamant solennellement l’indépendance congolaise, le roi Baudouin 1er désengage la Belgique en Afrique centrale au profit de l’Organisation de l’Alliance Atlantique du Nord (OTAN) dans le cadre étroit de l’ordre bipolaire de Yalta dont les États-Unis d’Amérique en tant que partenaire privilégié sont les parrains. Comme le préconise le président américain John Fitzgerald Kennedy, ce désengagement systématique implique que « l’indépendance du Congo doit impérativement se faire dans le [seul et unique] cadre de l’Occident »[xvi]. En d’autres termes, ce pays d’Afrique centrale passe immédiatement du statut de pourvoyeur des matières premières au profit du colonisateur à celui de réservoir des matières minérales et stratégiques pour la ligue des pays occidentaux et principalement pour des intérêts bancaires, financiers et industriels américains. D’ailleurs, ceux-ci pénètrent en force dès 1959 dans ce pays (Harry Oppenheimer de l’Anglo-American Corporation of South Africa[xvii], David Rockefeller of Chase Manhattan Bank[xviii], la Compagnie Ford Motor[xix], la Banque Dillon, la Banque J.H. Whitney Co, la Bank of America[xx]). À ce propos, il y a lieu de mentionner que les États-Unis d’Amérique ont effectivement fabriqué leur première bombe atomique – qui fait systématiquement de ce pays gigantesque la première puissance économique et militaire mondiale – à partir de l’uranium fortement enrichi naturellement et extrait du sous-sol de la province minière du Katanga au Congo belge.

 

Il appert que l’enjeu fondamental de l’indépendance congolaise demeure la capacité réelle pour ce peuple d’Afrique centrale de s’autodisposer véritablement. En l’espèce, le principe d’autodisposition signifie le contrôle véritable et effectif des Congolais sur leurs propres sol et sous-sol consacré par la loi Bakajika en 1961. Cette disposition qui a été justement reçue dans toutes les constitutions du pays, et depuis celle de Luluabourg (Kananga) de 1964, affirme « la propriété exclusive du Congo sur son sol et son sous-sol ». Mais, depuis sa consécration constitutionnelle, quel gouvernement a-t-il effectivement respecté son esprit et sa lettre ? Il faut remarquer que c’est par le biais de cette loi résolument infâme et scélérate pour les intérêts extérieurs, mais indispensable pour la souveraineté nationale que gît inexorablement le destin politique de la République démocratique du Congo dont la problématique est récemment posée crûment par la double rébellion militaire mobutiste et tutsie banyamulenge dans l’Est du pays. À cet égard, Mzee Laurent-Désiré Kabila, qui est en réalité un mercenaire rebelle et un stakhanoviste des luttes de libération nationale en Afrique, « autodésigné président de la RDC, autonommé ministre de la défense, autopromu libérateur de la nation  voire autoproclamé soldat du peuple », répond catégoriquement aux satrapes et sbires néo-impérialistes que « le Congo n’est pas à vendre »[xxi].

 

Cette perspective de ne pas livrer le pays aux piranhas de la communauté internationale est au cœur du lumumbisme primitif et du nationalisme identitaire congolais lorsque le leader du MNC et père de l’indépendance nationale déclare : « Mais, au Congo, depuis des années, pour avoir la sympathie de l’administration et des milieux coloniaux, il nous faut toujours faire des courbettes. Il faut toujours dire amen. Il faut toujours dire oui là où il faut dire non.  Mais, quand on veut défendre son pays, quand on veut défendre la cause de la liberté, immédiatement on vous affiche une étiquette : révolutionnaire, excitateur, voyou, toutes les étiquettes ». Force est de constater que le président Kabila est présenté comme un marxiste-léniniste rétrograde[xxii]. Pour fins de propagande politique orchestrée par divers responsables occidentaux et automatiquement relayée par la presse internationale, le régime politique de Kinshasa est abusivement comparé à celui des camarades sanguinaires de la sinistre république démocratique et populaire du Kampuchéa ou génocideurs du Cambodge (Pol Pot, Kieu Shan Pan). D’autres voix s’élèvent même pour prétendre « qu’il n’est pas l’homme providentiel pour les Congolais » qui ont goûté pendant trente-deux ans à l’expérience macabre d’un autre homme providentiel à la solde de puissants intérêts extérieurs : le maréchal-despote Mobutu Sese Seko du Zaïre. À cet égard, il convient de souligner que le très long règne monarchique de son régime ubuesque, de son pouvoir fantoche et macabre, rentre inexorablement dans la stratégie politique et diplomatique internationale d’hypothéquer l’indépendance congolaise et le développement du continent africain dans le cadre de la guerre froide.

 

S’agissant de la guerre civile dans l’Est de l’ex-Zaïre, les factions rebelles antikabilistes regroupées politiquement autour du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), fraîchement dirigé par le Dr Émile Ilunga en remplacement immédiat du fameux Pr. Ernest Wamba dia Wamba, sont totalement favorables à l’application des programmes d’ajustement structurel (PAS). Ces politiques décidées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM) commandent la privatisation de toutes les ressources minières de la République démocratique du Congo (RDC). Cette privatisation ne consiste point à les céder au secteur privé, comme le terme sous-entend. Elle consiste plutôt à les céder – ce qui signifie concrètement gestion, concession et capitalisation – aux entreprises étrangères, en l’occurrence occidentales. Comme en témoigne l’ouverture des « revolving fund » permettant à diverses banques étrangères (dont la toute-puissante Banque [belge] Bruxelles-Lambert) de libérer des fonds pour l’exploitation des carrières minières dans les secteurs conquis par la rébellion armée. En contrepartie, celles-ci se chargent de la vente ou de la commercialisation des produits extraits.

 

Force est de constater que la rébellion armée est artificiellement créée par les intérêts internationaux dans le but de rendre complètement inopérant l’actuel gouvernement nationaliste de Kinshasa à l’instar de son prédécesseur de 1960. En effet, le président Laurent-Désiré Kabila a révoqué les concessions minières accordées le 9 mai 1997 à Lubumbashi aux compagnies bancaires et minières anglo-saxonnes avant son accession controversée au pouvoir. Pour, ainsi, brouiller toutes les cartes politiques, ces puissances financières interviennent militairement par le truchement de trois pays voisins (le Burundi, l’Ouganda et le Rwanda). Par conséquent, toutes ces interventions consacrent en réalité la privatisation de la violence armée en Afrique, notamment par le canal des compagnies de mercenaires (la sud-africaine Executive Outcomes) et des réseaux mafieux (la mafia ukrainienne, tchétchène ou russe) qui trafiquent des armes de combat (D’après nombre de sources médiatiques autorisées, le trafic des tanks ukrainiens T 52 au profit des maquisards de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola – UNITA – encadrés par le Dr Jonas Savimbi transiterait par Kampala).  

 

La construction de la nation

 

Pour le tribun Patrice-Emery Lumumba, la Nation congolaise ne renvoie pas spécifiquement à un environnement humain ou une collectivité sociale au sein de laquelle toutes les personnes membres ont expressément exprimé la volonté de vivre ensemble et lesquelles sont reliées par une géographie commune, une histoire commune. Pour le héros de l’indépendance du Congo, la Nation dépasse de loin les bornes géographiques et les contingences historiques pour fondre définitivement dans la renaissance spirituelle d’une entité humaine, dans le renouveau culturel d’un univers social. Dans le cadre congolais, d’ailleurs, écrasé par un colonialisme avilissant qui détruit, dans son for intérieur, la personnalité animique de l’être vivant, la Nation, en tant que communauté et système de valeurs, signifie intrinsèquement le fait de naître (nati en latin) des cendres de la colonisation belge. Cette naissance cristallise l’attribution d’une identité propre à l’individu afin de recouvrer toute sa dignité polluée voire vitrifiée par le système cognitif du colonisateur. Pour ce faire, l’indépendance est le vecteur, le moteur de la construction nationale, le protecteur de la dignité et de l’identité nationales quand Lumumba affirme tout go : « Poursuivant la lutte dont l’objectif primordial est de sauver la dignité de l’homme africain, le peuple congolais a choisi l’indépendance immédiate et totale ».

 

Fondé sur la nécessaire [re]naissance nationale, ce rapide recouvrement de la personnalité animique, donc de la dignité, passe inéluctablement par la réhabilitation du système psychique et mental des citoyens congolais. En effet, pour les asservir continuellement, le colonialisme belge porté à violer la conscience et l’Esprit des autochtones les a trop longtemps accoutumés à se déprécier et, surtout, à se trahir mutuellement. À la dépréciation et à la trahison (la délation) qui sont les deux mamelles de l’exploitation négrière, Patrice-Emery Lumumba oppose la revalorisation de l’africanité et de la solidarité qui devient le ferment de l’unité nationale.

 

Pour le Premier ministre congolais, l’esprit solidaire qui doit animer immanquablement le peuple, devient le leitmotiv politique et le rempart idéologique de l’intégrité du territoire par le rejet aussi bien inconditionnel que systématique de la discrimination ethnique et tribale, le refus des divisions régionalistes ou des exclusions corporatistes. Bien qu’il soit membre à part entière de l’association ethnique anamongo-akutshu, le tribun et grand héros nationaliste déclare à ce propos « qu’il n’y a plus d’ethnies au Congo. Il n’y a plus de Bakongo ou de Bangala. Il n’y a plus de Wagenia. Nous n’avons qu’un peuple libre. Nous sommes tous des citoyens et nous devons sauvegarder l’unité nationale. Hier, les Européens ont voulu diviser les Bakongo et les Bangala. Ils ont voulu diviser Kasa-Vubu et Lumumba, mais nous prouverons à tous ces gens que nous sommes aujourd’hui unis, que nous allons sauvegarder notre unité nationale (…) ».

 

Contrairement au lumumbisme qui nie catégoriquement la réalité ethnique et tribale, le mobutisme reconnaît tous azimuts ce phénomène sociologique dans toute sa stratégie politique et idéologique de construction nationale. Cependant, la Nation en tant que communauté de biens et collectivité de valeurs trouve son assise politique par l’entremise du parti unique et Parti-État, le Mouvement Populaire de la Révolution (MPR). Par ailleurs, le nationalisme version mobutiste demeure autant que le lumumbisme primaire dont il emprunte la démarche idéologique une doctrine identitaire et unitariste. Par le truchement du discours de l’Authenticité, le maréchal-dictateur Mobutu Sese Seko du Zaïre crée artificiellement une Nation dont le fondement idéologique est ‘‘l’africanité’’, dont la doctrine est la tradition primordiale, d’ailleurs conjuguée à la modernité ambiante. Plus symbolique que réelle, cette communauté nationale s’articule moralement et matériellement autour des notions de l’unité (uniformisation) et de la centralisation (l’intégrité territoriale).

 

En assumant le destin de la République du Congo de 1960 à 1965, le président Joseph Kasa-Vubu dont bien des Congolais méconnaissent l’action politique, a également incarné une certaine idée du Congo fondamentale à la définition et à l’ancrage du nationalisme congolais. Confronté à l’anarchie et aux multiples désordres créés artificiellement, fabriqués de toutes pièces, par le colonisateur belge pour racheter l’indépendance avec la double sécession du Katanga et du Sud-Kasaï, Kasa-Vubu contribue par sa sagesse à irriguer les valeurs de la Nation. En effet, celui-ci accorde, sans hésiter et sans ménagement, ses voix à celles du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba pour condamner vertement l’interventionnisme suicidaire de la Belgique. Cet exemple éloquent démontre que le chef de l’État congolais récuse de la manière la plus ferme « l’immixtion dans les affaires internes d’un pays souverain et indépendant, a fortiori d’une ex-colonie victime des agissements déplacés de son ancienne métropole et puissance tutrice ». En joignant en fait toutes ses voix à celle de Lumumba, Kasa-Vubu est totalement favorable à l’unité nationale en cas de péril imminent de la Nation et de l’État.

 

Pour le président Joseph Kasa-Vubu dont l’action politique pernicieusement est édulcorée par une histoire prêt-à-consommer, l’unité nationale s’articule aussi autour d’un dialogue franc, honnête et ouvert entre les enfants d’un même pays. Cette démarche implique, en cas de belligérance armée ou politique, la conciliation véritable des vues qui doit nécessairement préfigurer à toute réconciliation nationale afin de préserver l’intégrité territoriale du Congo et l’harmonie sociale entre les différents pans de la collectivité publique. Cette optique de régler l’épineuse question de la crise congolaise compliquée par la double sécession katangaise et sud-kasaïenne constitue, en réalité, la pomme de discorde entre le chef de l’État, Kasa-Vubu, confédéraliste de l’Association des Bakongo [ABAKO] et le Premier ministre, Lumumba, leader unitariste du Mouvement national congolais [MNC]. En effet, dans le but de résoudre le conflit politique qui sévit en République démocratique au Congo, l’intransigeance excessive du gouvernement nationaliste conduit à privilégier la manière musclée, c’est-à-dire l’emploi de la violence armée et physique afin de faire revenir de gré ou de force dans le giron congolais les deux provinces séditieuses.

 

Force est de constater que cette vision kasavubiste de régler pacifiquement tous les conflits entre les Congolais lorsque la sécurité nationale et l’intégrité territoriale du pays sont totalement menacées, est également au cœur de l’action politique tshisekediste. En effet, le juriste Étienne Tshisekedi wa Mulumba qui assume, d’ailleurs courageusement le rôle difficile du chef de l’opposition politique, démocratique et légaliste depuis vingt ans au Congo, ne manque pas de proposer un plan de paix – rejeté par le président Kabila – prévoyant le dialogue politique autour d’une plate-forme nationale entre les factions rebelles du RCD et les autorités politiques et gouvernementales de Kinshasa. L’enjeu fondamental du « plan Tshisekedi » est d’épargner la population des affres d’une guerre civile pilotée par des forces centrifuges, de mettre un terme définitif à la mutinerie d’une partie des FAC d’autant plus qu’elle perpétue la balkanisation du pays, qu’elle justifie l’agression extérieure de la RDC par des États limitrophes.

 

Déjà, au plus fort de l’épopée révolutionnaire kabiliste, ce « Premier ministre » élu à la Conférence nationale souveraine (CNS) de 1992 ne manque pas de vilipender, de condamner sévèrement la présence de différentes forces armées étrangères (la coalition de conscience africaine) sur le sol du territoire national, au nom de la non-interférence dans les affaires intérieures d’un État souverain et indépendant (ce principe angulaire est au cœur du lumumbisme qui répugne d’un revers de la main l’intervention des pays étrangers et des organismes internationaux dans les questions congolaises). Ces troupes militaires africaines sont « apparemment » venues épauler le président autoproclamé Laurent-Désiré Kabila à « usurper le pouvoir politique » au détriment du maréchal-pillard Mobutu Sese Seko du Zaïre. En réalité, elles étaient venues dépecer le pays et se partager ses ressources.

 

Face à la liquidation tous azimuts du processus politique et démocratique par les nouveaux maîtres de la République du Congo-Kinshasa, le leader charismatique de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) appelle de tous ses vœux la constitution d’une plate-forme de réconciliation nationale afin de décrisper l’atmosphère politique nationale. Au même titre que le Premier ministre Patrice-Emery Lumumba qui ignore les recommandations substantielles du président Joseph Kasa-Vubu, Mzee Laurent-Désiré Kabila fait la sourde oreille. Toutefois, en demandant expressément aux factions armées et rebelles du RCD de se joindre finalement au débat national qu’il compte lui-même piloter, Kabila revient-il in extremis aux bases nationales d’Étienne Tshisekedi pour corriger toutes ces erreurs politiques et stratégiques qui lui coûtent énormément autant que Lumumba en 1960 la balkanisation du pays ?

 

En tant que collectivité publique et communauté politique, la Nation signifie effectivement dans l’imaginaire congolais, la paix civile, la concorde sociale, la sécurité publique garanties par les forces armées congolaises. En tant que Maison commune, elle signifie pertinemment l’unité nationale et l’intégrité du territoire. En d’autres termes, cette communauté de biens, de valeurs et de principes commande le refus de la balkanisation du territoire national. Elle inspire le rejet du démembrement de la collectivité publique. Ceci implique la consolidation de la présence de l’État, de l’emprise des pouvoirs publics sur la population et sur le cadre géographique. Par conséquent, cette affirmation de l’effectivité réelle de l’État en tant que puissance publique commande forcément la conquête ou la récupération des pans de l’espace national au moyen de la violence physique ou armée.

 

C’est cette conception qui prédomine dans l’attitude du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba pour récupérer les deux provinces séditieuses du Katanga et du Sud-Kasaï en 1960. Elle prédomine également dans la volonté politique du Premier ministre Moïse Kapenda Tshombe afin de réunifier en 1964 le pays démembré par les forces nationalistes, d’obédience lumumbiste (Kivu, Maniema), de tendance gizengiste (Province Orientale) voire même d’orientation muléliste (Kwilu-Kwango). Cette même volonté politique anime farouchement le maréchal-président Mobutu Sese Seko du Zaïre confronté à l’occupation armée des villes minières du Katanga (Kolwezi, Kipushi, Likasi) par les rebelles du Front national de libération du Congo (FNLC) strictement placés en 1977 et 1978 sous le commandement du général tshombiste Nathanaël M’Bumba.

 

Cette même énergie unificatrice du pays démembré continue de stimuler le président autoproclamé Laurent-Désiré Kabila dans le dessein de reconquérir militairement des pans entiers régionaux de la République démocratique du Congo (RDC), totalement placées par les factions rebelles du RCD sous l’égide administratif des pays limitrophes (Ouganda, Rwanda et Burundi). Vu la complexité de la situation militaire sur le terrain des hostilités armées, Kabila privilégie stratégiquement la voie politique et diplomatique pour mettre fin à l’agression extérieure et au démembrement du territoire national imposé par les forces militaires antigouvernementales et leurs alliés aussi bien régionaux qu’internationaux[xxiii]. Cette stratégie constitue indubitablement une avancée historique par rapport à ses prédécesseurs adeptes inconditionnels de la violence armée.  

 

Si le nationalisme congolais est une maison commune, un édifice imprégné de valeurs communes, le lumumbisme constitue la fondation, les racines. Il est l’essence de l’édifice moral et idéologique de la nation congolaise. Le mobutisme constitue les murs qui soutiennent la paroi. C’est l’apparence. Il se traduit concrètement par l’identité nominale, la réhabilitation des patronymes africains. Cette démarche cristallise l’expression du nationalisme autour du chef de l’État. Les portes et les fenêtres représentent le mulélisme en tant que gardiens de la nation, à l’image des pasdarans de la révolution islamique iranienne initiée par l’Ayatollah Ruhollah Khomeyni. C’est l’idéologie de l’institution militaire qui doit fondamentalement être effectivement au cœur de la conscience nationale et au centre de la construction de l’État (la défense nationale). Comme dans toutes sociétés modernes, celle-ci est substantiellement incarnée par l’idée du péril, du danger permanent que représentent à tout jamais les forces extérieures. Pour ce faire, l’armée nationale incarne, par le biais de la défense, le patriotisme. En qualité de rempart idéologique de la collectivité publique, elle protège l’édifice national, les valeurs de la nation tout entière à l’instar des vestales qui entretiennent le foyer, le feu divin.

 

Le tshisekedisme symbolise la charpente. Dans la société congolaise, c’est le droit comme norme de référence doctrinale qui protège les intérêts fondamentaux de l’État et légitimes des citoyens. C’est une garantie contre l’arbitraire incarné par la dictature, le népotisme, les privilèges et la gabegie. Fondé sur le patriotisme constitutionnel, il fait de la loi la référence morale et suprême de la nation. Les décorations intérieures forment le corps idéologique du kabilisme fondé essentiellement sur le nationalisme économique. Cette démarche politique se veut en réalité le générateur de la puissance industrielle et financière de l’État par le truchement d’une classe d’opérateurs économiques et sociaux essentiellement tournés vers le développement. Par le biais de la société de consommation, elle compte à tout prix octroyer un pouvoir social (un pouvoir d’achat, un pouvoir de décision) aux citoyens (la base) afin d’assumer leur destin collectif.

 

Les valeurs de la nation congolaise

 

La construction nationale repose, selon la doctrine politique lumumbiste, sur l’humanisme. Celui-ci est substantiellement fondé sur l’égalité entre les citoyens, les droits fondamentaux de la personne humaine, la justice sociale et la liberté. En effet, Patrice-Emery Lumumba rêve d’un État unitaire et transethnique où tous les citoyens sont égaux devant la loi. De ce fait, il rejette le modèle colonial fondé sur l’arbitraire, l’ostracisme et les privilèges. Pour le père de l’indépendance nationale, l’État qui est le dépositaire de l’ordre public et de l’intérêt général, doit promouvoir la bonne entente et des rapports harmonieux entre tous les citoyens, quels qu’ils soient. Pour lui, l’égalité signifie en principe la participation de l’État, la contribution des pouvoirs publics à la paix sociale.

 

Au lieu d’être la gestion des antagonismes ou conflits sociaux voire un instrument idéologique au service exclusif de la classe dominante comme le définit pertinemment le philosophe allemand Karl Marx, le modèle étatique est perçu par les forces lumumbistes ou nationalistes comme la gestion de la sécurité collective des citoyens. Il est défini comme un outil politique et idéologique au service de l’intégration des plus faibles ou opprimés. En cela, le lumumbisme met idéologiquement en avant l’idée d’intérêt général qui est au cœur du phénomène sociologique de l’État en tant que pouvoir politique et autorité sociale.

 

Cette conception égalitariste demeure inlassablement au centre de la philosophie kabiliste lorsque le président Laurent-Désiré Kabila affirme fermement devant des barons et dignitaires mobutistes médusés totalement impliqués dans de diverses malversations financières et dans la dilapidation des biens publics sous la IIè république mobutiste de triste mémoire que « c’est la loi de la nation qui est, désormais, appliquée à tous et sans distinction ». À cet effet, le dirigeant congolais annonce sen réalité sa farouche volonté d’éradiquer le régime social des privilèges, de lutter contre la corruption et l’arbitraire érigé en système par le mobutisme. Pour Kabila, l’État existe effectivement lorsque ses normes sont applicables à tous par la justice (le principe d’égalité de tous les ressortissants devant la loi de l’État). Par conséquent, cette institution judiciaire devient nécessairement le rempart matériel contre la privatisation de l’État par une fraction de la population au détriment de la multitude.

 

Cet égalitarisme garanti par les dispositions légales est également au cœur des préoccupations de l’action politique et idéologique du leader de l’opposition démocratique, le Dr Étienne Tshisekedi wa Mulumba. Fondée essentiellement sur un patriotisme constitutionnel ou légaliste que d’aucuns qualifient à juste titre de nationalisme démocratique, la doctrine de l’UDPS met pratiquement en relief la loi comme ferment juridique, idéologique et politique de la société. S’imposant à tous sans discrimination, cette norme sociale assure légitimement par sa force et par sa contrainte l’équilibre de la collectivité publique par le refus de l’arbitraire et de l’absolutisme.

 

En d’autres termes, la loi ou norme législative qui est, en principe, très largement au-dessus de la puissance publique des autorités politiques et gouvernementales chargées de l’exercer (le principe de légalité ou la conformité à l’ordonnancement juridique d’un État), est le rejet du modèle dictatorial. En effet, la dictature est la prostitution de la loi en tant que règle, référence morale et tradition de la société. C’est ce viol de la norme suprême d’un État, d’une collectivité publique par une autorité sans nul doute [il] légalement constituée qui crée inexorablement l’instabilité politique, l’insécurité sociale, la fossilisation des rapports socio-humains.

 

Pour le tshisekedisme, si la loi reste effectivement la norme référentielle (le légalisme juridique ou constitutionnel), c’est par l’intermédiaire de la justice et de la démocratie qu’elle assure l’équilibre et la sécurité de la collectivité publique, en tant qu’elle est l’expression de la volonté générale. En effet, la démocratie protège les libertés tandis que la justice garantit les droits des citoyens. La démocratie protège la dignité de l’individu tandis que la justice assure son intégrité et son patrimoine. À cet égard, le mobutisme militaire et triomphant en tant que système idéologique axé sur la répression et régime politique essentiellement fondé sur la prédation industrielle fournit bon nombre d’exemples pertinents durant son sinistre règne.

 

L’idéologie mobutienne se veut, elle aussi, théoriquement fondée sur une conception égalitaire de la société congolaise. Cette égalité qu’elle met en avant, concerne en réalité les droits fondamentaux reconnus aux citoyens. Elle vise en fait les devoirs moraux, les obligations légales de l’homme et de la femme en tant que personne humaine et sujet des droits. Force est de souligner que ce principe est politiquement sanctionné par l’octroi du droit de vote aux femmes congolaises en 1967. Elle est idéologiquement sanctionnée dans le cadre de ce qu’il convient d’appeler la politique de promotion de la condition féminine consacrée par la nomination du personnel féminin en qualité de ministre (Mme Sophie Kanza Zala Lusibu, ex-Lihau), de maire (Mme Kani à Bandalungwa), de cadre politico-administratif en 1966. Toutefois, cet égalitarisme à la mobutienne est très rapidement entamé par l’institutionnalisation des « deuxièmes bureaux ». Véritable socle de la IIè république mobutiste, cette culture sociale alambiquée, qui se situe à cheval entre la polygamie (la polygynie) et l’entretien des maîtresses prostitue, avilit complètement la femme congolaise moderne. Elle la réduit bien sûr au niveau de l’objet sexuel, du plaisir charnel. Elle réduit automatiquement et systématiquement cet être humain aux potentialités énormes à l’état d’esclavage sexuel. 

 

Si l’égalitarisme lumumbiste refuse le tribalisme et l’ethnicisme, il n’en demeure pas moins vrai que le nationalisme congolais promeut la justice sociale en tant que mode ou système de redistribution des richesses nationales. À cet effet, Patrice-Emery Lumumba affirme : « Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun recevra sa juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté ». Pour le père de l’indépendance congolaise, la justice sociale qui est le pendant de l’égalité, consiste à doter le pays d’un système de production permettant à ceux qui le détiennent de participer au développement de la communauté nationale. Cette contribution implique l’investissement des produits tirés de l’exploitation de cet instrument, le partage des richesses nationales par l’entremise de la fiscalité, le pouvoir d’achat pour soutenir l’outillage industriel et la consommation des ménages.

 

Ces préoccupations de développement économique et social sont également mises en avant par la doctrine tshisekediste qui conçoit idéologiquement la démocratie comme un véritable instrument et une méthode de saine répartition des richesses nationales avec l’émergence progressive des classes moyennes qui s’entassent dans des conditions infra-humaines voire au-dessous de l’inimaginable dans les banlieues périphériques. Ces visées sont aussi cristallisées par la démarche kabiliste dont l’obsession politique est la reconstruction nationale. Pour le président congolais, la justice sociale est un instrument qui doit guider le développement national dans l’optique unique de l’intégration des pans de la population d’ailleurs exclus par la kleptocratie mobutienne. À cet effet, ce dernier évoque inlassablement le refus des égoïsmes ou du nombrilisme social quand il traite méchamment la classe politique mobutiste des « Harpagons de la IIè république ».

 

Si la nation signifie pour Patrice-Emery Lumumba la naissance ou le renouveau d’un peuple, sa construction doit nécessairement s’articuler autour de la liberté du groupe en vue de maintenir sa cohésion sociale et d’assurer l’adhésion de ses membres. Dans cette optique, la liberté suppose le rejet de la domination autochtone. Par conséquent, aucune ethnie ou aucun groupe tribal ne peut dominer sur la population. Ainsi, Lumumba rejette la constitution d’un État ethnique ou régional comme les Zaïrois l’ont vécu sous le mobutisme avec la (ngbandisation) de l’appareil administratif, des services publics, des institutions politiques.

 

Sous le nouveau régime du président Laurent-Désiré Kabila, ce réflexe épidermique de s’entourer systématiquement et automatiquement des agents politiques régionaux et de la clientèle ethnique et clanique (la katanguisation) continue malheureusement de faire légion. Pourtant, à ce niveau, le Dr Étienne Tshisekedi wa Mulumba, qui est le chef charismatique de l’opposition légaliste (UDPS), souhaite le saupoudrage de toutes les ethnies dans le recrutement national des agents de la fonction publique et de l’appareil de l’État. Les deux gouvernements d’union nationale et de salut public qu’il a brièvement dirigés en 1991 et 1992, témoignent fermement, dans leur configuration à la fois ethnique et régionale, de cette volonté politique.

 

Au regard du discours politique lumumbiste et de sa philosophie nationaliste, la nation congolaise repose substantiellement sur la fraternité entre les citoyens et les différentes composantes ethniques du pays. Ceci implique théoriquement la bonne entente ou la bonne harmonie entre les divers pans sociaux. Aussi implique-t-il idéologiquement le rassemblement politique de tous les ressortissants autour d’un véritable idéal national.

 

Toutefois, les multiples déclarations incendiaires des autorités politiques et gouvernementales de Kinshasa à l’encontre des minorités culturelles tutsies – les Banyamulenges –  dont plusieurs factions armées se sont rebellées contre le pouvoir politique de Laurent-Désiré Kabila grâce à la collusion de l’Ouganda, du Rwanda et du Burundi, ont sensiblement refroidi les relations interethniques dans les régions du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Pour certaines études, cette exacerbation du sentiment antitutsi par le régime congolais est en réalité une trahison de l’idéal panafricaniste et lumumbiste. Pour d’autres, cela lui permet de mobiliser la Nation tout entière et, par conséquent, d’exclure des forces centrifuges à la solde des intérêts extérieurs. 

 

La liberté de l’Afrique

 

Si la construction de la nation est indubitablement une garantie à la consolidation, au renforcement de la souveraineté internationale du Congo, cette indépendance nationale n’est pas du tout viable, ni solidifiée sans la libération de l’Afrique tout entière du joug colonial et impérialiste. À cet effet, Patrice-Emery Lumumba lie la liberté du Congo à celle du Continent tout entier lorsqu’il déclare fermement pendant de la conférence africaine de Léopoldville (Kinshasa) : « Tous ont compris que si le Congo meurt, l’Afrique bascule dans la nuit de la défaite et de la servitude ». Cette phrase prémonitoire dont la force réelle ne peut pas vraiment être démentie par bon nombre d’événements physiques, s’est avérée sous le régime despotique et fantoche du maréchal Mobutu Sese Seko du Zaïre.

 

À la solde des intérêts internationaux, le pouvoir mobutiste qui a bâillonné le peuple congolais, a complètement étouffé, écrasé les aspirations politiques profondes des Nations africaines fondées sur le développement et la libération de l’exploitation coloniale. À partir du Zaïre, des puissances extérieures ont déstabilisé l’Afrique en allumant des brasiers conflictuels qui compromettent l’essor des pays de la sous-région tels que l’Angola. En effet, le Zaïre de Mobutu a servi de base arrière aux rebelles de l’UNITA afin de mettre au pas le régime marxiste-léniniste de Luanda. Ce mouvement politico-militaire qui est normalement né dans le sillage de la guerre de libération nationale, est une pure invention des services secrets portugais et des banquiers helvétiques. Dans le cadre de la guerre froide, cette organisation a continuellement reçu le support logistique des États-Unis d’Amérique (CIA) et du régime ségrégationniste de la République Sud-Africaine (RSA) par le truchement de sa force de frappe militaire et de la compagnie des mercenaires Executive Outcomes.

 

À partir de la base militaire de Kamina (Katanga), bien des intérêts politiques et gouvernementaux extérieurs déstabilisent, par le président Mobutu Sese Seko du Zaïre interposé, la lutte des peuples noirs d’Afrique dont le Congrès national africain (ANC) est le fer de lance. L’ombre militaire de ce dirigeant-gendarme des intérêts internationaux est réellement partout. Elle pèse pratiquement dans tous les conflits armés. Elle sert évidemment de souffleur de braise dans toutes ces guerres civiles.

 

Au Sud-Soudan, en Ouganda, au Rwanda, au Burundi, Mobutu Sese Seko du Zaïre aide aussi bien les régimes politiques en place que les mouvements rebelles. Réputé volage, animé par un esprit de lucre, ce geôlier des aspirations africaines fondamentales épouse assez facilement, à la manière d’une grue, toutes les causes meurtrières, en autant qu’elles lui rapportent financièrement. Son amour et son attachement viscéral à l’argent facile expliquent très souvent ses volte-face spectaculaires.

 

Au Sahara Occidental, le président zaïrois n’hésite point à venir à la rescousse du Shérif marocain, le Roi Hassan II, qui s’enlise dans une confrontation armée avec le Front Polisario à Tindouf. Au Tchad, il appuie ouvertement le gouvernement de N’Djaména (Hissène Habré) contre son ex-ami, le colonel Mouammar-el-Kadhafi de la Libye. À ce titre, il envoie très rapidement sur-place un fort contingent du centre d’entraînement des troupes aéroportées (CETA) conquérir militairement les villes désertiques de Faya-Largeau et d’Abéché aux dépens des factions militaires et des rebelles toubous très proches du gouvernement d’union nationale de transition (GUNT) dont le président est Goukouni Oueddei. Ces oubliés du mobutisme interventionniste combattent aujourd’hui aux côtés des forces kabilistes afin de reconquérir les secteurs occupés par les factions rebelles du RCD.

 

Après la mort de Mobutu, l’enjeu international du Congo demeure toujours au centre de l’actualité avec l’occupation de l’Est du pays par les forces ougandaises, rwandaises et burundaises qui agissent au nom de grandes puissances étrangères dont la volonté politique et économique est d’assujettir toute l’Afrique à leurs caprices mercantilistes. En effet, le président autoproclamé Laurent-Désiré Kabila qui a farouchement lutté contre le néocolonialisme au Congo, le colonialisme portugais en Angola, le régime militaro-dictatorial d’Idi Amin Dada en Ouganda et de Juvénal Habyarimana au Rwanda, veut, semble-t-il, « promouvoir, exporter la paix, la sécurité et le développement » au reste du continent. Toutefois, cette perspective unique ne plaît pas forcément aux intérêts internationaux qui l’ont pourtant soutenu en vue de renverser le régime vermoulu du maréchal-dictateur Mobutu.

 

Ces puissances souhaitent plutôt voir le chef de l’État congolais pérenniser le système pyromane mobutien, notamment vis-à-vis de la Libye du colonel-guide Mouammar-el-Kadhafi et du Soudan du général Omar Hassan-el-Bachir, deux pays d’ailleurs en mauvaise posture avec la communauté internationale. En réalité, cette optique contrarie, en réalité, la «Vocation africaine du Congo » dont les lignes de force politiques sont magistralement tracées par le nationaliste et panafricaniste Patrice-Emery Lumumba dès la conférence de Luluabourg en avril 1959. Celle-ci met en lumière le principe fondamental de solidarité entre les différents pays du continent africain en vue d’émasculer le colonialisme dont le prolongement est en fait l’impérialisme.

 

La Vocation africaine du Congo

 

Depuis la naissance de l’État congolais en 1960, la pensée politique de Patrice-Emery Lumumba demeure réellement la référence idéologique et doctrinale de ce géant d’Afrique centrale dans ses rapports internationaux. Bien qu’elle mette en avant des notions de souveraineté internationale et d’indépendance nationale pour garantir l’épanouissement de tous les ressortissants du pays, la vocation africaine du Congo repose essentiellement sur le principe cardinal de solidarité entre tous les peuples du continent-mère pour assurer leur développement commun et intégré.

 

À cet effet, le lumumbisme qui puise toutes ses racines historiques dans la conférence de Bandoeng, affirme le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pour ce faire, il défend la non-immixtion du pouvoir colonial ou des puissances impérialistes dans les affaires intérieures de tous pays décolonisés ou nouveaux pays libres. Au regard de la décolonisation, cette solidarité à l’échelle continentale commande logiquement et forcément une assistance tous azimuts en faveur des pays placés encore sous le joug de la colonisation (Angola, Mozambique, Cap-Vert, Guinée-Bissau) et de l’Apartheid (Afrique du Sud ou Azania, Rhodésie du Sud ou Zimbabwe, Namibie).

 

Ceci implique que le nationalisme congolais repose inéluctablement sur le refus de l’exploitation de l’homme par l’homme d’ailleurs injustement imposée par le colonialisme négrier (la Belgique) et le capitalisme meurtrier international (l’Occident). Aussi est-il le rejet sans concession et surtout sans ménagement de la suprématie raciale (racisme condescendant) idéologiquement véhiculée par une certaine élite mondiale, en l’occurrence les puissances occidentales, sur les peuples du Tiers-Monde. À cet égard, Patrice-Emery Lumumba affirme : « Nous sommes ici pour défendre l’Afrique, notre patrimoine, ensemble. À l’action concertée des puissances impérialistes dont les colonialistes belges ne sont que l’instrument, nous devons opposer le front uni des peuples libres et des peuples en lutte d’Afrique. Nous devons opposer aux ennemis de la liberté la coalition des hommes libres. Et notre sort commun se joue pour le moment ici au Congo. C’est ici en effet que se joue un nouvel acte de l’émancipation et de la réhabilitation de l’Afrique ».

 

À ce propos, confronté réellement à une double rébellion armée mobutiste et tustie banyamulenge dont l’objectif est la restauration de l’entreprise néocolonialiste, le président Laurent-Désiré Kabila poursuit-il le rêve libérateur du Congo et de l’Afrique prôné par le nationalisme congolais interposé ? Force est d’admettre que celui-ci rejette le système esclavagiste international. Force est d’admettre que le président autoproclamé de la République démocratique du Congo utilise effectivement les mêmes artefacts idéologiques que le Premier ministre congolais.

 

La notion angulaire d’égalité raciale fonde également l’humanisme lumumbiste. Celle-ci est mise en lumière quand le Premier ministre Patrice-Emery Lumumba du Congo déclare sèchement devant le roi des Belges Baudouin 1er lors des festivités de l’indépendance nationale : « Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres ». Par cette affirmation, il rejette la discrimination raciale de l’Occident comme fondement de la spoliation des peuples du monde entier.

 

La Vocation africaine du Congo repose également sur le respect des droits humains bafoués par le colonisateur belge. Pour le leader nationaliste congolais, le nouveau pays doit être un État de droit, un État démocratique qui assure à ses ressortissants la sécurité juridique. À ce propos, il ajoute : « Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même. (…) Nous qui avons souffert de l’oppression colonialiste, nous vous le disons : tout cela est désormais fini ».

 

Poursuivant aussi dans la même veine du respect des droits sacrés et inaliénables des individus, le Premier ministre Moïse Kapenda Tshombe qui a pourtant combattu les politiques lumumbistes et nationalistes, demande très solennellement à l’ancien colonisateur réparation de ses méfaits, sous le couvert du contentieux belgo-congolais. Dans la démarche de l’ex-chef sécessionniste katangais, la violation des droits fondamentaux d’un peuple en tant que groupe social, communauté, collectivité, nation libre par un autre État ou une autre puissance implique nécessairement un dédommagement. La réparation de ce préjudice s’impose d’autant plus qu’il y a forcément eu atteinte systématique et automatique des libertés individuelles et collectives, violation des droits de la personne humaine dans son patrimoine matériel, physique et corporel en tant qu’espèce vivante, et également dans sa dimension spirituelle, morale et intellectuelle en tant que sujet et être.

 

C’est, d’ailleurs, à titre de ce contentieux historique mis en avant par Tshombe que le lieutenant-général Joseph-Désiré Mobutu autopromu chef de l’État de la République démocratique du Congo et totalement acquis aux puissants intérêts politiques et économiques américains « nationalise » en 1966 la Générale congolaise des mines (Gécomines) au détriment de la Belgique et de l’UMHK. Pour la circonstance, cette compagnie est baptisée Générale des carrières et des mines (Gécamines). Force est de constater qu’en dépit de cette fameuse nationalisation, le directeur financier de la Gécamines provient du FMI ou de la Banque Mondiale. Quant à son directeur d’exploitation qui a en charge le délicat dossier de la commercialisation des matières premières, il est de nationalité belge. Ce dernier est toujours nommé en collaboration avec le gouvernement de Bruxelles.

 

Comme le monde est pratiquement divisé en deux blocs idéologiques (l’Est représenté par les pays du Pacte de Varsovie et l’Ouest incarné par l’OTAN), le nationalisme congolais qui s’articule autour de l’indépendance nationale et de la souveraineté internationale, refuse du revers de la main de fondre ou d’intégrer le géant d’Afrique centrale à la logique manichéenne de Yalta. En d’autres termes, le lumumbisme prône « le non-alignement ou le neutralisme positif ». Ce qui implique le fait pour la République du Congo de promouvoir la paix et la sécurité entre les nations de l’univers terrestre, de se déterminer dans les relations interétatiques en fonction de ses intérêts légitimes et sacrosaints, de respecter tous les engagements et tous les choix idéologiques de ses pairs et voisins. Ce qui exclut pertinemment l’aventurisme interventionniste mobutien au nom des supergrands ou des puissances financières.

 

À cet égard, sommé par le président du Sénat, Joseph Iléo de faire connaître tout son programme gouvernemental, Patrice-Emery Lumumba dépose, dès le 21 juillet 1960, le texte intégral de sa déclaration gouvernementale devant le bureau des chambres parlementaires. Exposant la ligne directrice du gouvernement de la République du Congo, le Premier ministre écrit : « Le Congo pratiquera une politique de neutralité la plus absolue. Il ne s’intégrera à aucun bloc. Il déploiera tous efforts en vue de contribuer au rétablissement de la paix dans le monde, seule condition pour permettre l’amélioration des conditions d’existence des peuples déshérités (…). Le Congo est prêt à passer des accords ou des conventions avec n’importe quel pays du monde pour autant que ceux-ci n’entraînent pas l’aliénation de la souveraineté nationale ».

 

Mais, en réalité, le mobutisme en tant qu’idéologie interventionniste et fabrication de l’Occident, constitue politiquement et idéologiquement un détournement de la Vocation africaine du Congo. Si le nationalisme congolais version lumumbiste repose fondamentalement sur l’anticolonialisme (la Belgique) et l’anti-impérialisme (l’Occident ou l’OTAN), l’anticolonialisme mobutiste vilipende intrinsèquement, et ce au niveau du discours, plutôt l’aristocratie politique et financière belge que le maréchal-président Mobutu Sese Seko du Zaïre a visiblement trahie au profit de puissants intérêts militaro-industriels américains. Au lieu d’être réellement dirigé contre l’Occident chrétien, l’anti-impérialisme de ce geôlier de l’Afrique indépendante et gendarme vassalisé des États étrangers vise et cible singulièrement les pays du bloc du Pacte de Varsovie (le communisme soviétique). Avec le président Laurent-Désiré Kabila, la République Démocratique du Congo revient idéologiquement à la tradition politique lumumbiste, à la vision nationaliste. Mais, son discours présente réellement cette différence fondamentale : l’anticolonialisme de l’homme fort de Kinshasa n’est pas résolument anti-belge. Celui-ci est plutôt profondément anti-français. Son anti-impérialisme est dirigé moins contre les États-Unis d’Amérique que les pays membres de l’Union européenne.

 

Nationalisme congolais et postlumumbisme

 

Avec la mondialisation des marchés qui se profile à l’orée du 21è siècle, le nationalisme congolais est appelé à se remanier, à se redéfinir complètement afin de mieux garantir au Congo et à l’Afrique la souveraineté internationale et la liberté de tous leurs ressortissants. Fondée sur le libre-échange économique, la sous-traitance par le truchement de la délocalisation industrielle et la privatisation du patrimoine national, cette internationalisation compromet sérieusement, selon certaines études, toutes les chances de développement économique des pays du Tiers-Monde. Déjà hypothéquée par une politique d’assistance technique et d’aide financière qui s’est avérée suicidaire pour leur stabilité politique, économique, sociale et culturelle, l’émergence de toutes ces contrées n’est guère assurée par la mondialisation marchande. Celle-ci exige, en réalité, le bradage systématique et automatique des entreprises desdits États aux consortiums étrangers.

 

Par le biais de l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI), ces multinationales deviennent, à l’image des représentations diplomatiques, des entités extraterritoriales dans un pays souverain et indépendant qui les accueille à bras ouvert. Par conséquent, elles échappent complètement en raison de leur extraterritorialité à toutes juridictions nationales. Force est de mentionner qu’en vertu de l’AMI, toutes ces entreprises multinationales disposent de la possibilité – (du droit) – d’ester devant les juridictions des États dont elles servent loyalement les intérêts, les gouvernements des pays d’accueil en vue d’obtenir réparation des dommages par elles encourues dans l’exercice de leurs activités. Par contre, les pays d’accueil ne disposent aucunement des moyens de contrainte contre ces dernières lorsqu’elles pourraient se livrer à des activités délictueuses voire criminelles tombant vraisemblablement sous le coup de leurs législations internes.

 

En tant qu’héritier politique et idéologique du lumumbisme et légataire universel du mulélisme, le kabilisme rejette du revers de la main la mondialisation ou globalisation des marchés parce qu’elle repose pernicieusement sur la notion d’hégémonie, de domination et d’esclavage économique. C’est un nouveau contrat politique et social fondé sur une vassalité économique proposée aux multiples pays du Tiers-Monde. En raison de sa philosophie des zones franches économiques (zones à bas salaires), les nouveaux maîtres de la République Démocratique du Congo récusent, en définitive, cette notion d’internationalisation comme une entreprise de spoliation et d’exploitation des peuples africains.

 

En effet, inspirée du modèle politique et économique chinois, l’économie sociale de marché qui constitue le socle de la doctrine kabiliste, la substantifique moelle du gouvernement nationaliste de Kinshasa, vise indubitablement à doter tout le peuple d’un pouvoir d’achat suffisant pour relancer de façon significative et consommer la production intérieure. Elle vise également à promouvoir en Afrique un développement intégré entre les différentes nations. Ce qui lui permet de doter le pays d’infrastructures de production interreliées aux autres États du continent. Cette réelle perspective d’indépendance économique et sociale, par ricochet de souveraineté politique et militaire des pays, fait craindre l’émergence des États totalement autonomes dans l’arrière-cour de l’Europe dont les membres se regroupent autour de l’OTAN, sous la férule des États-Unis d’Amérique, et fusionnent sur la base du traité sur l’Union européenne de 1992. D’après certains experts et observateurs, cette situation d’autonomisation dopée par la mouvance panafricaniste explique réellement les frictions et les tensions persistantes dans la région des Grands Lacs africains et orchestrées par des intérêts extérieurs.

 

Force est également de constater que le tshisekedisme s’oppose, lui aussi, de façon catégorique à toute idée de bradage du patrimoine national aux intérêts étrangers. Contrairement au mobutisme et au néomobutisme (le kengisme), il privilégie très nettement la responsabilisation des opérateurs économiques et sociaux comme véritables instruments du développement national par l’entremise de l’investissement financier (la capitalisation) et la production économique (la fabrication). Ce qui nécessite pertinemment et occasionne sans aucun doute la réhabilitation des infrastructures (routes, télécommunications, ports, aéroports, voies fluviales et maritimes) susceptibles de générer l’essor national. Sur ce plan, le tshisekedisme démocratique rejoint substantiellement son contraire voire son opposé, le kabilisme, dont le credo idéologique est la “reconstruction nationale”. Il importe de souligner que cette terminologie qui est devenu le slogan politique du nouveau régime de Kinshasa, est en fait, depuis des lustres, utilisée par l’UDPS dans sa stratégie d’affaissement du mobutisme.

 

À la lumière des événements politiques et militaires et de l’histoire de la République démocratique du Congo (RDC), le nationalisme congolais ressemble en fait au lit d’un cours d’eau qui se déverse à l’océan (le panafricanisme). Sa source principale est effectivement le lumumbisme identitaire qui est à vrai dire le fleuve idéologique. En l’espèce, tous les autres courants idéologiques (unitaristes : mulélisme, mobutisme, kabilisme voire fédéralistes : kasavubisme, tshombisme, tshisekedisme) constituent ses affluents. L’on pourrait également insinuer que le nationalisme congolais ressemble à une maison dont les pièces sont les autres affluents idéologiques.

 

En raison de son discours identitaire dont s’abreuve le peuple congolais, le lumumbisme représente la cuisine. C’est dans cette pièce que sont effectivement préparés tous les rudiments doctrinaux du nationalisme congolais en tant que fondement de l’État. Le mobutisme représente la salle à manger où le peuple vient consommer par l’entremise du discours politique de l’Authenticité les ingrédients identitaires dont la remise en valeur du système traditionnel ou l’africanité primordiale. Le salon ou la salle de séjour symbolise en réalité le tshisekedisme. C’est la conformité rigoureuse à la loi qui assure la paix et l’harmonie à la collectivité publique. Les chambres à coucher où le peuple se retire pour se reposer, constituent les piliers fondamentaux du mulélisme en tant qu’idéologie militaire au cœur de la défense nationale. S’il faut substantiellement se référer au fameux discours idéologique du gouvernement nationaliste de Kinshasa sur la reconstruction de l’État et le développement du cadre national, le kabilisme représente, à n’en point douter, le bureau (le centre névralgique de la nation). À cet égard, il incarne véritablement la force productive, l’énergie motrice du pays en vue d’assurer le bien-être économique et social à la population tout entière. Toutefois, les autorités politiques et gouvernementales de la RDC en ont-elles vraiment conscience au regard des décisions qu’elles prennent au titre de l’intérêt public ou général ?

 

 

Déclarations du chef de l’État Joseph Kasa-Vubu et du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba qui se révoquent mutuellement de leurs fonctions le 5 septembre 1960.

 

La République démocratique du Congo (RDC) demeure très continuellement un grand enjeu des convoitises internationales. Son destin est-il définitivement scellé par les puissances étrangères ? Toutefois, la tragédie que vit ce pays d’Afrique centrale tient à ces deux déclarations incendiaires du chef de l’État Joseph Kasa-Vubu et du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba qui se révoquent mutuellement le 5 septembre 1960 à 20 h 10. Terriblement peiné et choqué par les massacres de Bakwanga (M’Buji-Mayi) commis par des forces militaires de l’ANC commandées par le général Victor Lundula (héros de la guerre de Birmanie contre les soldats japonais lors de la seconde guerre mondiale) – révoqué également par le président de la république – Kasa-Vubu informe immédiatement le peuple congolais de sa décision politique de démettre le gouvernement Lumumba : “J’ai une nouvelle extrêmement importante à vous annoncer. Le Premier bourgmestre (Premier ministre) qui avait été nommé par le Roi des Belges selon les dispositions de la Loi fondamentale provisoire, a trahi la tâche qui lui a été confiée. Il a recouru à des mesures arbitraires qui ont provoqué la discorde au sein du gouvernement et du peuple. Il a gouverné arbitrairement. Il a privé de nombreux citoyens des libertés fondamentales et maintenant encore, il est en train de jeter le pays dans une guerre civile atroce. C’est pourquoi j’ai jugé nécessaire de révoquer immédiatement le gouvernement (…)”.

 

Prenant le même micro, le mythique Premier ministre congolais déchu riposte à quelques minutes d’intervalle (21h 05). Il répond sèchement au président de la république qui vient de le limoger : “Le gouvernement populaire reste à son poste. À  partir d’aujourd’hui, je proclame que Kasa-Vubu qui a trahi la nation, qui a trahi le peuple pour avoir collaboré avec les Belges et les Flamands, n’est plus chef de l’État”. Mais, auparavant, il explique la gravité de la crise politique aux Congolais et à la communauté internationale à qui il sert une sérieuse mise en garde quant à son intervention dans les affaires intérieures d’un État pourtant libre, souverain et indépendant. Pour le trente-neuvième anniversaire de l’indépendance nationale que commémore la RDC sur fond de guerre civile dans l’Est du pays, il convient nécessairement de méditer sur cette réalité historique d’ailleurs décisive à l’émergence rapide de la dictature mobutiste qui a été fort préjudiciable à toute l’Afrique en général et au Congo en particulier!

 

À cet effet, nous vous livrons ci-après la quasi-intégralité de la déclaration politique du chef du gouvernement Patrice-Emery Lumumba qui démet irrémédiablement le chef de l’État Joseph Kasa-Vubu de toutes ses charges présidentielles : “La radio vient de diffuser une déclaration de M. Kasa-Vubu aux termes de laquelle le gouvernement est révoqué. Au nom du gouvernement, au nom de la nation tout entière, je démens cette information. Le président de la république et moi-même n’avons aucun entretien à ce sujet. Le gouvernement a été élu démocratiquement par le peuple. Il a la confiance du peuple. Il ne peut être révoqué que par le peuple. Personne, pas même le président de la république, n’a le droit de révoquer un gouvernement élu par le peuple, sauf le peuple. Le gouvernement reste au pouvoir et continue sa mission : défendre le peuple et l’unité du pays, l’intégrité du territoire. C’est nous qui avons élu M. Kasa-Vubu, qui n’a plus la confiance du peuple. Nous pouvons user du même droit que lui : lui retirer cette confiance et dire qu’il n’est plus aujourd’hui chef de l’État. C’est à vous, peuple, de juger aujourd’hui, de choisir entre un homme qui joue le jeu des impérialistes et un gouvernement qui travaille nuit et jour à la défense du peuple (…).

 

Le Premier ministre déchu poursuit : “Je vous annonce qu’un conseil des ministres se tiendra ce soir pour examiner la situation qui vient de se créer ce soir par la déclaration inattendue de M. Joseph Kasa-Vubu qui a publiquement trahi la nation. Je n’ai pas été consulté par M. Kasa-Vubu. La démocratie exige qu’un gouvernement ne puisse régner que s’il est élu par le peuple et s’il a la confiance du peuple (…).

 

Et Lumumba d’ajouter : “Nous avons prouvé au peuple et au monde entier que le gouvernement national et populaire que vous avez librement élu pour défendre vos intérêts, votre patrimoine national, que ce gouvernement a travaillé jusqu’ici dans l’intérêt supérieur de la nation. Nous n’avons jamais ménagé un effort, nous travaillons 24 heures sur 24 pour défendre le peuple, qui a longtemps souffert de l’oppression coloniale. Notre seul objectif est de vous servir, de vous défendre. C’est le gouvernement qui assume pleinement les prérogatives de notre République. Nous allons prendre ce soir les mesures nécessaires pour assurer votre protection et notre intégrité territoriale, conformément à la résolution qui a été votée par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Nous allons convoquer la réunion du Parlement ce soir qui est bafoué, qui est insulté par M. Kasa-Vubu. Le parlement prendra position. Je demande aux Nations Unies de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de l’État congolais, de ne se faire complices d’une manœuvre belge – parce que c’est une manœuvre qui vient de se faire par M. Kasa-Vubu, un complot tramé par les impérialistes belges et français. Quand je me rendais au bureau de M. Kasa-Vubu, j’y trouvais toujours ces hommes. Ce sont eux qui ont monté tout ce plan. Les affaires intérieures de l’État sont les affaires intérieures de l’État et je demande aux Nations Unies de ne pas s’écarter de leur mission, de ne pas s’immiscer dans le différend qui oppose aujourd’hui le gouvernement à M. Kasa-Vubu – nous allons le régler nous-même par des voies démocratiques, au sein de notre Parlement, dans le cadre de nos institutions nationales – de ne pas compliquer la situation et de laisser le peuple congolais lui-même résoudre souverainement ses problèmes. Frères, restez unis, marchez la main dans la main, la victoire est à nous” !

 

 

Ordonnance du 5 septembre 1960 révoquant le Premier ministre Lumumba et certains membres du gouvernement de la République du Congo

 

Nous, Joseph Kasa-Vubu, chef de l’État, vu la Loi fondamentale du 19 mai 1960, spécialement en son article 22, ordonnons :

 

Article 1er : Monsieur Lumumba Patrice, membre de la chambre des représentants, est révoqué de ses fonctions de Premier ministre et de toutes ses fonctions ministérielles (ministre de la défense).

 

Article 2   : Messieurs Mwamba Rémy, Gbenye Christophe, Kashamura Anicet, Bolamba Antoine, Gizenga Antoine et Lumbala Jacques, sont révoqués de leurs fonctions respectivement de Ministre de la Justice, Ministre de l’Intérieur, Ministre de l’Information, Secrétaire d’État à l’Information, Vice-Premier ministre et Secrétaire d’État à la Présidence du conseil des ministres.

 

Article 3   : Monsieur Iléo Joseph, sénateur, est nommé Premier ministre, Ministre de la défense et Ministre de la Justice.

 

Article 4   : Notre Premier ministre, Monsieur Iléo Joseph, est chargé de l’application de la présente ordonnance qui entre en vigueur immédiatement.

 

Donné à Léopoldville, le lundi 5 septembre 1960.

 

Joseph Kasa-Vubu

 

Par le chef de l’État,

Le Ministre des Affaires étrangères

Justin-Marie Bomboko

 

Le Ministre résident

Albert Delvaux

 

Injonction du Premier ministre, Ministre de la Défense et de la Justice Joseph Iléo au procureur général de la république près la cour d’appel de Léopoldville (le belge René Rom) afin de procéder à l’arrestation de Patrice-Emery Lumumba.

 

Léopoldville, le 6 septembre 1960

 

Monsieur le Procureur général près la Cour d’appel de et à Léopoldville.

 

Monsieur le Procureur général,

 

J’ai l’honneur, par la présente, de vous donner l’ordre de procéder à l’arrestation immédiate de M. Lumumba Patrice, membre de la chambre des représentants sur base de la prévention suivante :

 

Après avoir été démis de ses fonctions de Premier ministre le 5 septembre 1960 par arrêté du chef de l’État contresigné par les ministres Delvaux Albert et Bomboko Justin, avoir le même jour, de 21 heures jusqu’à 22 heures, prononcé à la Radiodiffusion Nationale Congolaise des discours publics et violents, incitant la population à renverser les pouvoirs établis et le régime légal instauré par la Loi fondamentale du 19 mai 1960.

 

Le Premier ministre et Ministre de la Justice

Joseph Iléo

 

 

La dernière lettre de Patrice-Emery Lumumba, prisonnier au camp militaire Hardy de Thysville (Mbanza-Ngungu), à sa femme Pauline

 

Ma compagne chérie,

 

Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront, et si je serais en vie lorsque tu les liras. Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de ma cause sacrée, à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restriction, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux ne l’ont jamais voulu (…).

 

Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que pourrais-je dire d’autre ? Que mort, vivant libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi reste inébranlable. Je sais et sens au fond de moi-même que tôt ou tard, mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au colonialisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur (…).

 

(…) Nous ne sommes pas seuls, l’Afrique, l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront aux côtés des millions de Congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus ni colonisateurs ni leurs mercenaires dans notre pays. À mes enfants que je laisse et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstitution de notre indépendance et de notre souveraineté. Car, sans dignité, il n’y aura pas de liberté, sans justice, il n’y aura pas de dignité, et sans indépendance, il n’y a pas d’hommes libres (…).

 

(…) Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes assurés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseigne à Bruxelles, Paris, Washington ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera, au nord et au sud du Sahara, une histoire de gloire et de dignité (…).

 

(…) Ne me pleure pas ma compagne. Moi, je sais que mon pays qui souffre tant saura défendre son indépendance et sa liberté. Vive le Congo ! Vive l’Afrique.

 

Patrice

 

Télégramme du 30 septembre 1960 adressé par le président Joseph Kasa-Vubu au chef de l’État ghanéen Osagyefo Dr Francis Kofie Kwame N’Krumah qui reconnaît en Patrice-Emery Lumumba l’unique autorité légitime au Congo.

 

Informez-vous sur le terrorisme et le banditisme créés sur l’impulsion de Lumumba. Informez-vous sur la situation sociale au Congo par le trop grand nombre de chômeurs, de malheureux, provoquée en deux mois de temps par l’action téméraire de Lumumba et ce malgré mes conseils réitérés. Informez-vous sur les massacres des dizaines de milliers de femmes, hommes et enfants du Kasaï”.

 

Chefs d’accusation contre le Premier ministre Patrice-Emery Lumumba retenus par les autorités gouvernementales et judiciaires du Congo (réponse du président de la république Joseph Kasa-Vubu au secrétaire général de l’ONU en date du 7 décembre 1960).

 

En vertu du mandat d’amener, datant du mois de septembre 1960 et délivré par le procureur général de la république, le belge René Rom, près la cour d’appel de Léopoldville (Kinshasa), Patrice-Emery Lumumba est inculpé et écroué pour les motifs suivants :

 

  1. 1.      usurpation de fonctions publiques (article 123 du code pénal)
  2. 2.      attentats à la liberté individuelle avec tortures corporelles (article 67 du code pénal)
  3. 3.      atteintes à la sûreté de l’État (article 186 du code pénal)
  4. 4.      organisation de bandes hostiles dans le but de porter la dévastation, le massacre ou le pillage (articles 193 à 197 du code pénal)
  5. 5.      incitation de militaires à commettre des infractions (article 202 du code pénal)

 

 

Déclarations des personnalités politiques et militaires congolaises sur le sort du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba.

 

Le président Joseph Kasa-Vubu du Congo : “Ce sera notre principal souci de demain de veiller à ce que le pouvoir judiciaire puisse mener le procès suivant les règles en vigueur dans tous les pays civilisés”. (7 décembre 1960).

 

Le colonel Joseph-Désiré Mobutu, chef d’état-major interarmes de l’Armée nationale congolaise (ANC) : “Lumumba bénéficiera des sauvegardes judiciaires normales quand Songolo et les autres auront été libérés”. (2 décembre 1960).

 

Le président sécessionniste du Katanga, Moïse Kapenda Tshombe : “Lumumba devrait être traduit devant une Haute Cour de Justice pour répondre des crimes qu’il a perpétrés”. (6 septembre 1960).

 

 Mulopwe Albert Kalonji Ditunga, président-empereur du Sud-Kasaï : “Lumumba doit être jugé et passer plusieurs années en prison pour avoir plongé le pays dans le chaos”. (25 décembre 1960).

 

Jean Bolikango, leader du Parti de l’Unité Nationale (PUNA), arrêté par le gouvernement nationaliste de Léopoldville sous l’inculpation du complot pour avoir publiquement émis une opinion très favorable au retour des techniciens étrangers et belges : “Lumumba sera jugé le plus vite. Toutes les garanties lui seront accordées”. (13 septembre 1960).

 

M. H. Rajeshwar Dayal, représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies et chef de l’opération de l’ONU au Congo, M. Dag Hammarskjöld, écrit de Léopoldville : “Les troupes de l’Organisation des Nations Unies au Congo (ONUC) à Thysville ont indiqué que M. Lumumba est détenu au camp Hardy. On dit qu’il souffre de graves blessures reçues avant son arrivée. Il a été tondu et on lui laisse les mains liées. On le tient en cellule dans des conditions inhumaines, dit-on, pour ce qui est de la santé et de l’hygiène”.

 

Cette information des autorités de l’ONU contrarie celle du colonel Mobutu qui déclare le 6 décembre 1960 à la presse : “Lumumba à Thysville a 3 boys à sa disposition. Il couche dans un bon lit. L’armée nationale dépense mille francs par jour pour lui et ses compagnons. Deux médecins sont venus le voir. Les soldats du camp ne voulaient pas le laisser entrer car ils s’indignaient que l’on fasse tant pour Lumumba (…). M. Hammarskjöld croit-il que Lumumba aurait fait cela, s’il m’avait fait prisonnier ?

 

Une lettre attribuée à Patrice-Emery Lumumba datée du 4 janvier 1961 et destinée à M. Dayal fut remise à la commission de conciliation de l’ONUC le 17 janvier par Cléophas Kamitatu, président de l’assemblée provinciale de Léopoldville et dirigeant du Parti solidaire africain (PSA). Dans ce courrier, le prisonnier décrit sa détention arbitraire comme suit : “Nous vivons dans des conditions absolument impossibles et contraires à la loi (…). La nourriture que nous recevons, est mauvaise et insuffisante et il m’arrive souvent de ne manger qu’une banane pendant trois ou quatre jours. J’ai demandé de pouvoir acheter des fruits avec mon argent personnel (…) mais le garde militaire a refusé. Je vous prie de faire connaître ma situation au Secrétaire général des Nations Unies, que je remercie pour son intervention en ma faveur”.



[i]Journaliste au service du New York Herald (1867), il est envoyé en Afrique à la recherche de l’explorateur et missionnaire protestant britannique David Livingstone, qu’il retrouve en 1871. Au cours d’un deuxième voyage (1874-1877), il traverse l’Afrique équatoriale d’est en ouest, découvrant le cours du fleuve Congo. En 1879, il se met au service du roi des Belges Léopold II, créant pour lui l’État indépendant du Congo (EIC) en 1885.

[ii]L’Union Minière du Haut-Katanga (UMHK) est en réalité fondée en 1906 par Émile Franqui, un lieutenant de l’armée belge au service exclusif du roi Léopold II, avec un capital de 200,000 dollars. En compagnie du géologue Jules Cornet, il dirige en 1892 – cinq semaines après la mort du roi yeke M’Siri – une expédition financée par le souverain belge pour répertorier les fabuleuses richesses du Katanga. En 1959, une année avant l’indépendance de la République du Congo, le capital de cette société minière représente 160 millions de dollars et ses profits bruts annuels s’élèvent à 70 millions de dollars. Celui-ci est divisé en 1 240 000 parts sociales dont 45,6 % sont concentrées entre les mains de quatre grands groupes financiers. Le reste est disséminé entre des banques de moindre importance ou chez des particuliers. Les quatre groupes financiers prédominants sont : la Tanganyika Concessions Limited (14,5 % des parts sociales); le Comité spécial du Katanga (CSK) (25,1 % des parts), la Compagnie du Katanga (1,5 % des parts); la Société Générale de Belgique (SGB) (4,5 % des parts). La Tanganyika Concessions Limited est une société anglaise. Près de la moitié de ses actions sont détenues par quatre grandes banques britanniques : la Midland Bank, la Barclay’s, la Baring et la Rothschild. La Midland Bank et la Baring possèdent des intérêts importants dans les compagnies minières Roan Antelope Copper Mines Limited, Chibuluma Mines Limited, Ndola Copper Refineries Limited, Mufulira Copper Mines Limited. Quant à la Barclay’s et la Rothschild, ces deux institutions financent ensemble le Rhodesian Selection Trust Limited. La Compagnie du Katanga est la société de charte qui octroie des concessions et exerce des droits de souveraineté (maintien de l’ordre et levée des impôts) dans les limites de la Province du même nom. Lorsque le roi des Belges Léopold II tente effectivement de reprendre les privilèges accordés aux sociétés de charte au Congo, celles-ci s’opposent violemment à cette opération. Par conséquent, un compromis est trouvé entre les deux parties. Il aboutit à la constitution du Comité spécial du Katanga. Cet organisme sui generis est habilité à octroyer des concessions minières. C’est de lui que l’Union minière reçoit sa concession du Katanga. Les deux tiers de ses parts appartiennent en réalité à l’État du Congo. L’autre tiers est détenu par le Comité du Katanga, entre les mains de la Société Générale de Belgique. La SGB est la banque la plus influente de Belgique et l’une de dix institutions bancaires les plus puissantes du monde. Grâce aux parts financières qu’elle contrôle, soit directement, soit indirectement par le truchement de la Compagnie du Katanga, elle-même actionnaire du  CSK, la SGB est en fait, avec la Tanganyika Concessions Limited, l’un de deux principaux actionnaires de l’Union minière.  

[iii]Dans l’histoire politique congolaise, le Katanga est une province qui a toujours eu un statut spécifique. D’abord, dès la création du Congo par le roi Léopold II, cette région est considérée comme un territoire autonome. Ce n’est qu’en 1892, après la prospection dirigée par Émile Franqui et Jules Cornet pour le compte du monarque belge que le Katanga devient la sixième province de l’État indépendant du Congo (EIC) – État colonial – fondé en 1885 dans le sillage de la Conférence de Berlin qui partage l’Afrique entre les différentes puissances européennes. Malgré son intégration au Congo, le Katanga connaît un régime particulier. Au lieu d’être soumis à l’autorité du gouverneur général de Léopoldville (Kinshasa), il dépend directement du ministère des colonies à Bruxelles par l’entremise du vice-gouverneur général qui siège à Élisabethville (Lubumbashi). Ensuite, en 1936, son statut spécifique est aboli. À partir de ce moment, il est directement administré par le gouverneur général du Congo et du Rwanda-Urundi.

[iv]Balubakat signifie Baluba du Katanga. Cette communauté ethnique importante du Katanga-Nord dont fait partie le président autodésigné Laurent-Désiré Kabila de la RDC, joue un rôle extrêmement actif dans l’histoire politique congolaise depuis l’accession de ce pays à la souveraineté internationale. Force est de souligner que Kabila est aux lendemains de l’indépendance le président de la jeunesse balubakat.

[v]La Forminière est en réalité la sœur jumelle de l’Union Minière du Haut-Katanga (UMHK). Des capitaux américains (Ryan et Guggenheim) interviennent à hauteur de 25 % dans sa constitution. Fondées en 1906 sur l’initiative du roi des Belges Léopold II, ces deux entreprises (UMHK et Forminière) sont automatiquement placées depuis l’origine sous l’égide de la Société Générale de Belgique (SGB). Elles avaient, d’ailleurs, un président du conseil d’administration commun à la SGB, le célèbre Jadot en l’honneur de qui la Ville de Likasi – un grand centre minier du Congo belge – fut baptisée Jadotville.

[vi]Les sécessions du Katanga et du Sud-Kasaï sont dictées par les impératifs internationaux dans le seul but de compromettre insidieusement l’indépendance du Congo, de marginaliser le courant nationaliste voire panafricaniste incarné par Patrice-Emery Lumumba et, par conséquent, de maintenir ce pays d’Afrique centrale dans le giron exclusif de l’Occident. Force est de constater que leurs initiateurs (Moïse Kapenda Tshombe pour le Katanga et Mulopwe Albert Kalonji pour le Sud-Kasaï) sont à plusieurs reprises reçus à Washington par les autorités fédérales et divers intérêts politico-financiers américains.

[vii]Lorsque les stratèges étrangers qui l’entourent, lui suggèrent l’idée de démettre illico presto le gouvernement nationaliste de Léopoldville, le président congolais Joseph Kasa-Vubu n’est nullement convaincu de la légalité de cette révocation du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba sans le vote majoritaire du parlement. C’est sous la pression des représentants des missions diplomatiques américaine, britannique, belge et française soucieuses de mettre au pas voire hors d’état de nuire les forces progressistes du MNC que ce dernier cède finalement.   

[viii]Le Pr. Jef Van Bilsen est conseiller de l’ABAKO du président Joseph Kasa-Vubu à la Table ronde de Bruxelles décisive à l’indépendance du Congo. Il est également l’auteur d’un plan de décolonisation qui doit retarder de trente ans l’indépendance de ce territoire majestueux sis au cœur du continent africain. Enseignant aux États-Unis d’Amérique, ce dernier a, néanmoins, gardé des liens très étroits avec le Département d’État américain.

[ix]Andrew Tully, CIA The Inside Story, p. 221.

[x]Ce haut personnage de l’État congolais proche culturellement et politiquement du Premier ministre Patrice-Emery Lumumba sera son compagnon d’infortune et lâchement assassiné le même jour que lui et à ses côtés à Élisabethville (Katanga).

[xi]Conor Cruise O’Brien, To Katanga and Back, p. 93; Charles P. Howard, in Katanga and The Congo Betrayal, Freedom Ways Spring 1962, p. 146.

[xii]Patrice-Emery Lumumba est arrêté à Lodi – aux larges de l’affluent du majestueux fleuve Congo, Sankuru – par les forces militaires de l’ANC/Mobutu qui bénéficient au cours de cette opération de l’appui logistique et massif des intérêts américains, belges et français. L’Ambassade des États-Unis d’Amérique au Congo-Léopoldville met automatiquement à la disposition exclusive du chef d’état-major de l’ANC, le colonel-major Joseph-Désiré Mobutu, des fonds spéciaux, des experts policiers (Gilbert Pongo : ce membre actif de l’ABAKO du chef de l’État Kasa-Vubu est un anticommuniste et un antilumumbiste primaire. À cette époque, il est inspecteur de la sûreté nationale), des chiens pisteurs et un hélicoptère.

[xiii]Plusieurs sources confirment sans l’ombre d’un doute que le Premier ministre congolais Patrice-Emery Lumumba aurait été abattu par le ministre de l’intérieur du Katanga, Godefroid Mwenda Munongo Shombeka. D’autres déclarent qu’il aurait été achevé moins par des agents autochtones que par des officiers belges. Elles attribuent précisément cette mission macabre aux commandants Weber ou Julien Gat très proches des sécessionnistes du Katanga et des intérêts colonialistes.

[xiv]À cette époque, Patrice-Emery Lumumba est totalement favorable à la liberté de culte ou de religion (il affirme le principe angulaire de la laïcité de l’État congolais) et à la nationalisation des pans sectoriels et stratégiques de l’économie nationale. Ce qui contrarie substantiellement la vision coloniale belge strictement fondée sur le monopole de la religion catholique et des trusts bancaires, financiers et industriels.

[xv]Le néocolonialisme est idéologiquement une entreprise politique voire un acte consistant de la part d’un État ou territoire indépendant (Katanga) voire d’un gouvernement fantoche ou de facto (le collège des commissaires généraux au Congo) ou des mercenaires fabriqués de toutes pièces par de puissants intérêts du grand capital monopolistique international (les putschistes haïtiens dont le lieutenant-général Raoul Cédras, le général Matt Biambi, le colonel Joseph Michel François, le président sécessionniste Moïse Kapenda Tshombe du Katanga, le colonel Joseph-Désiré Mobutu de l’ANC) à rétrocéder au profit des sociétés multinationales étrangères la force du travail ainsi que toutes les ressources stratégiques d’un pays indépendant. Celles-ci sont préalablement arrachées aux intérêts internationaux par le biais d’une lutte de libération nationale. Cette rétrocession est garantie voire consolidée par le truchement de ces appareils de contrainte qui pratiquent impunément dans le cadre de leurs activités politiques et criminelles un terrorisme d’État (l’élimination physique des opposants politiques par l’assassinat, la torture et la disparition). Au nom de puissants intérêts du grand capital monopolistique, ces divers rouleaux compresseurs utilisent de manière excessive, démesurée, la violence sanguinaire, la répression aveugle (l’Argentine du général Videla, le Chili du général Augusto Pinochet Ugarte, les Philippines de Ferdinand Marcos, l’Indonésie du général Suharto, l’Haïti de François Duvalier et de Jean-Claude Duvalier, le Paraguay du général Stroessner, le Nicaragua du général Somoza). Dans le but de maintenir en l’état le monopole du grand capital international sur les richesses de leurs pays respectifs, ils détruisent l’idéal national ou continental (le maréchal Mobutu Sese Seko du Zaïre) et démantèlent systématiquement des pans entiers structurels d’un État décolonisé (les maquisards de l’UNITA encadrés par Dr Jonas Savimbi en Angola). Jean Ziegler, Main basse sur l’Afrique, Seuil, Paris, 1978, p. 290.

[xvi]M. Edward (Ted) Kennedy, frère de John Fitzgerald Kennedy, futur président américain, va accompagner en 1960 une délégation de sénateurs (Franck Church, Franck Moss) et d’hommes d’affaires américains au Katanga sécessionniste de Moïse Kapenda Tshombe.

[xvii]M. Harry Oppenheimer est président du conseil d’administration de la Rhodesian anglo-american et de la Tanganyika concessions, elle-même fondatrice et grosse actionnaire de l’Union Minière du Haut-Katanga (UMHK), succursale de la Société Générale de Belgique (SGB) qui administre le Congo sous la colonisation belge.

[xviii]Ce banquier s’intéresse particulièrement au site d’Inga prévu pour la construction du grand barrage hydroélectrique. Son groupe financier prend une importante participation à la Société de Recherche et d’Exploitation de bauxite au Congo (Bauxicongo). Il achète des parts estimées à 65 millions de dollars US à la Compagnie du Congo pour le Commerce et l’Industrie.

[xix] La compagnie de Detroit Ford Motor Corporation crée en 1959 une filiale à Léopoldville (Kinshasa) : la ‘‘Ford Motor Congo’’. À la suite de la prospection de son associé John Ganshof Van der Meersch, cette multinationale alliée aux Banques Dillon et J.H. Whitney Co fonde une société d’investissement au Congo, “American Eurafrican Fund”, pour placer des capitaux et des fonds américains dans l’ancienne colonie belge.

[xx] Cette institution bancaire américaine s’adjuge 20 % de parts à la Société congolaise de banque (Socobanque), filiale de l’importante Banque belge Lambert.

[xxi]Aux yeux de la communauté financière internationale, le plus grave péché du président autodésigné Laurent-Désiré Kabila de la République Démocratique du Congo est de servir singulièrement les intérêts sacro-saints de son État. C’est de mettre son régime, son pouvoir, toutes les ressources naturelles et minérales, précieuses et stratégiques de son pays au service exclusif de son peuple, de sa nation, et ce au détriment du capitalisme meurtrier international. En effaçant d’un trait de plume le portrait néocolonialiste du régime mobutien dont il doit, pourtant, assumer de manière impérative, pour le compte spécifique des intérêts du grand capital monopolistique, l’héritage politico-idéologique, la communauté financière internationale lui impose gratuitement une guerre civile atroce aux prétentions idéologiques visiblement étriquées voire farfelues par l’entremise de pays limitrophes (Ouganda, Rwanda et Burundi). Ces trois États voisins de la RDC opposés au gouvernement nationaliste de Kinshasa sont logistiquement assistés par l’Afrique du Sud post-apartheid ou postségrégationniste sous la direction du premier président noir démocratiquement élu Nelson Mandela en vue de rétablir l’empire néocolonialiste en Afrique centrale dont ces derniers ont pourtant, ironie du sort, sérieusement souffert sous le règne dictatorial et macabre du maréchal-président Mobutu Sese Seko du Zaïre.

[xxii]La résistance nationaliste incarnée au Congo belge par le prophète Tata Simon Kimbangu, fondateur spirituel de l’Église kimbanguiste, a duré trente-six ans (1920-1956). C’est exactement à cet âge que meurt atrocement le Premier ministre Patrice-Emery Lumumba froidement exécuté sur ordre des intérêts politiques, militaires et financiers extérieurs (1925-1961). Force est également de constater que les Congolais ont attendu trente-six ans (1961-1997) pour voir le chef rebelle Laurent-Désiré Kabila renverser le régime néocolonialiste de Kinshasa successivement incarné par le Premier ministre pro-américain Cyrille Adoula (1961-1964), par le Premier ministre et président sécessionniste du Katanga Moïse Kapenda Tshombe (1964-1965) et par le maréchal-prédateur de Kinshasa Mobutu Sese Seko (1965-1997). Par cette victoire, ils retournent ainsi idéologiquement aux sources profondes de l’indépendance nationale (nationalisme revendicateur de la liberté et de la dignité) et du lumumbisme historique.

[xxiii]À ce niveau, les stratégies nationalistes de Patrice-Emery Lumumba et de Laurent-Désiré Kabila ne croisent aucunement les prétentions pseudo-nationalistes de Moïse Kapenda Tshombe et de Mobutu Sese Seko. Pour les forces politiques lumumbistes et kabilistes, le fait de recouvrer l’intégrité complète du pays et de garantir l’unité nationale est une affirmation de la souveraineté internationale et de l’indépendance nationale contre les intérêts colonialistes belges et les puissances impérialistes occidentales qui prônent idéologiquement la sujétion et l’avilissement du Congo. Pour les forces mobutistes et tshombistes, conquérir des pans du territoire national au détriment des sécessionnistes nationalistes est une manière de prévenir le danger communiste et de préserver l’Afrique centrale de l’influence soviétique dans le strict cadre de la guerre froide et de l’ordre de Yalta. En d’autres termes, c’est rattacher l’indépendance nationale et la souveraineté internationale de la République du Congo aux stratégies militaires et politiques des puissances extérieures (l’Occident) et principalement des États-Unis d’Amérique.

Par Joël Lévy

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